Yanagiya Sorei et la Keiraku chiryo

Yanagiya Sorei (1906-1959), photographié devant un temple japonais en 1948 est le fondateur de l’école Keiraku chiryo, encore dénommée thérapie méridienne japonaise. Il s’agit d’un mouvement de «retour aux Classiques » par la pratique clinique moderne [1]. La thérapie méridienne qu’il a créée et développée au Japon à la fin des années 1920, s'appuie sur le Huangdi neijing (dont vous découvrez dans ce numéro le Lingshu 1.1 traduit et analysé par Ernesto Nastari-Micheli, ainsi que la recension de son ouvrage) mais surtout sur le Nanjing, le Classique des difficultés. Elle a pour but de diagnostiquer une atteinte des Cinq Phases (Terre, Métal, Eau, Bois et Feu) grâce à la sphygmologie et le diagnostic abdominal (hara). La palpation des pouls au niveau des six loges du poignet correspondant aux douze méridiens principaux est essentielle au diagnostic. L'objectif est la régulation du qi dans le Méridien atteint.

La sphygmologie du Keirakuchiryo est comme pour celle de George Soulié de Morant décrite plus tardivement dans ses ouvrages [2,3], un élément central du diagnostic, « base unique de la thérapeutique [4]» qui a pour but fondamental de rééquilibrer les pouls. La puncture superficielle des points recherchés par une palpation soigneuse et précise avec des aiguilles guidées très fines permet ensuite le traitement du déséquilibre de la « racine » qui doit précéder le traitement de la « brindille » symptomatique. On doit même en cours et fin de séance objectiver le changement dans la palpation du pouls ou dans le hara. Il faut noter que l’examen de la langue ne fait pas partie des éléments de diagnostic, comme dans la médecine chinoise et que la palpation à la recherche du point d’acupuncture revêt une importance considérable, car celui-ci peut avoir une situation variable [5]. La technique des quatre aiguilles autorise la régulation « énergétique » par l'utilisation du cycle de domination (ke) et celui d’engendrement (sheng), en fonction de la règle Mère-Fils selon la 69ème difficulté du Nanjing. Soit on tonifie, soit on disperse un élément selon la Loi des Cinq Eléments [6,7]. Une autre possibilité de traitement est juste d’utiliser le point Source du Méridien en déficience. Après l’insertion de l’aiguille, l’acupuncteur vérifie le pouls pour observer un éventuel changement positif. Si la réponse est inadéquate, on puncture le point de tonification ou on revient à la technique des quatre aiguilles.

Il est indéniable comme le fait remarquer Johan Nguyen [3] et dont vous lirez la recension de son ouvrage en fin de revue, qu’il existe de nombreuses similitudes entre l’acuponcture française de Soulié de Morant et l’acupuncture japonaise du Keiraku chiryo. D’ailleurs, il est à noter que Yanagiya Sorei fut reçu en France par le Dr André Duron, membre de l’Association Scientifique des Médecins Acupuncteurs de France (ASMAF), émanation des élèves de Soulié de Morant. Il a observé de ce fait la pratique européenne de l’acupuncture et écrivait d’ailleurs : « En Europe, j’ai remarqué une tendance à vouloir voir dans l’acupuncture et la moxibustion quelque chose de mystique. Mais en réalité elles n’ont aucun rapport avec un mysticisme. L’aspect parfois mystérieux de ces disciplines vient de ce que l’être «  vivant » qu’est l’homme auquel elles sont appliquées, est encore loin d’être dépourvu de tout mystère. Ainsi ces disciplines elles-mêmes qui n’ont rien de mystérieux en leur essence peuvent et doivent être l’objet d’études proprement scientifiques.»[5]. Tout un programme qui peut expliquer notre dualité et penser que la Tradition permet à la Modernité de se construire !

 

Jean-Marc Stéphan


1. Stéphan JM. Abrégé de l’histoire de la médecine chinoise. Acupuncture & Moxibustion. 2011;10(2):138-146.

2Soulié de Morant G. Précis de la vraie acuponcture chinoise. 1ère éd. Mercure de France; 1934.

3Soulié de Morant G. L’Acuponcture Chinoise. Tomes I et II. 1ère éd. Mercure de France; 1939-1941.

4. Nguyen J. La réception de l'acupuncture en France - Une biographie revisitée de George Soulié de Morant (1878-1955). Paris: L'Harmattan; 2012.

5Yanagiya Sorei, trad. Mori A. Les points de puncture dans la médecine chinoise, leur nombre et leurs fonctions. Bulletin de la Société d'acupuncture; 1956;21:18-20.

6. Stéphan JM. Traitement informatique de la théorie des Zi Wu Liu Zhu associée à celle des points saisonniers. Application aux techniques thérapeutiques des Jing Jin, des Jing Bie et à la méthode de Yanagiya Soreï. Méridiens. 1991;93,15-63.

7Duron A. Essai sur l’utilisation pratique des points des 5 éléments selon l’ouvrage de Maître Honma. Bulletin de la Société d'Acupuncture. 1961.42:21-54.

 

 

La tortue () et la grue (顶鹤), symboles de longévité 

 

La tortue (龜) et la grue (丹顶鹤), symboles de longévité

Le but de la médecine chinoise est d’allonger la vie, d’atteindre l’immortalité. Deux animaux, la tortue et la grue sont d’ailleurs liés à cette longévité dans la symbolique taoïste qui imprègne la civilisation asiatique (Vietnam, Japon ou Chine..). La tortue () est l'un des quatre animaux célestes, surnaturels ou bénéfiques de la Chine ancienne, avec le dragon, le qilin (animal composite fabuleux possédant pelage et/ou écailles et une paire de cornes ou une corne unique) et le phénix. Du fait de sa durée de vie exceptionnelle, elle est l'une des allégories de la longévité et symbolise la sagesse et l'immortalité. La voici représentée au sein de la Cité interdite (紫禁城) de Beijing ou le long de la Voie des Esprits à l'entrée de la nécropole impériale des Ming (figure 1)

 

Figure 1. Le Pavillon de la Stèle (beiting) accueille en son centre une énorme tortue, portant sur son dos la plus grande stèle de Chine, haute de dix mètres, fabriquée en 1425.

 

En Chine, dès les civilisations protohistoriques (dynastie Xia (2205‐1766 AEC1), Shang (1765-1122 AEC) et Zhou (1121-722 AEC), la tortue permettait la divination par l’étude de son écaille, comme ultérieurement, on utilisa la lecture des hexagrammes du Classique des Mutations (Yijing 易經) [[1]]. On recherchait la volonté du Ciel en brûlant la carapace de la tortue. Et d’après les diverses formes de déchirures, produites sous l’action de la chaleur, les conjectures étaient prononcées. Sous la dynastie Tang, si la carapace était couverte de mousses ou d’algues, c’était ainsi un présage de longévité. Elle pouvait être aussi protectrice des digues du fait de la solidité de sa carapace. Par contre, si quelqu’un dessinait une tortue sur la porte de sa maison, c’était signe d’impudicité et de mauvaise conduite [[2]].

La grue appelée grue à couronne rouge en Chine (顶鹤 ; dāndǐnghè) en raison de sa tache rouge vermillon sur la tête, est également surnommée grue des immortels ( ; xiānhè), du fait de ses relations avec les huit Immortels, divinités du Taoïsme. En effet, dans la mythologie taoïste, elle les portait sur le dos, servant de monture [[3]] (figure 2). Elle est le symbole de la longévité et fait partie des emblèmes supertitieux qui sont érigés devant les pagodes ou devant l’entrée principale des maisons [1,[4]] (figure 3). Ainsi, un couple de grues sur un petit lac protège la ville de Xian de Shangri-La (Xiānggélǐlā Shi, 香格里拉市), anciennement dénommée Zhongdian (中甸). De même, dans les peintures murales tibétaines, on retrouve les symboles de « longue vie », comme la biche, la grue, le vieil homme grisonnant  avec une longue barbe, l’eau éternellement courante, l’arbre séculaire et les parois rocheuses des montagnes.

Figure 2. Les huit Immortels traversent la mer accompagnés par la grue.Werner ETC. [Consulté le 14/05/2017]. Disponible à l’URL : http://www.gutenberg.org/ebooks/15250.

 Figure 3. Peinture murale de grues à Dali (大理), province du Yunnan (Chine).

  

 

Figure 4. Un bougeoir, objet ornemental habituel dans les maisons chinoises, représentant une grue, montée sur une tortue d'eau, tenant dans son bec une fleur de lotus.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Dans la tradition populaire, la grue symbolise aussi les sentiments durables et la protection, tandis que la tortue évoque davantage la longévité. Ensemble, ils symbolisent donc la longévité, la protection et la sincérité des sentiments (figure 4).

La grue blanche est également le symbole du médecin dans la Chine taoïste, comme signalé dans l’ouvrage de Rosenblatt dont vous trouverez la recension dans ce numéro. Vous découvrirez que l’acupuncture américaine doit beaucoup à un acupuncteur chinois Ju Gim Shek. L’acupuncture en 1968 qui fleurissait en Californie était pratiquée plus ou moins de manière ésotérique[1], s’incrivant dans une certaine altérité de la médecine chinoise. Et justement, le débat est ouvert par Johan Nguyen : le discours ésotérique doit-il toujours faire partie de notre champ professionnel ? N’est-il pas nécessaire pour être crédible vis-à-vis de la communauté médicale d’avoir l’impératif éthique de rompre avec ce discours ? Mais sommes-nous prêts ?

Lisez alors l’article de Nadine Streit, qui relatant sa propre expérience, montre que le patient  expert de sa maladie souhaite davantage participer au traitement en partenariat avec les scientifiques et les acupuncteurs en se basant sur la médecine factuelle fondée sur le niveau de preuve (Evidence Based Medicine). Il s’agit de s’éloigner donc de l’altérité de la médecine chinoise et de son ésotérisme promue par certains, mais aussi d’éviter le chant des sirènes de la zététique qui n’hésite pas à comparer l’acupuncture à une pseudo-médecine[2].

Les détracteurs de l’acupuncture en oublient que l’acupuncture est une médecine qui découle de la méthode scientifique. Ainsi, dès l'Antiquité, les médecins chinois ont développé des méthodes scientifiques rationnelles empiriques (dans le sens philosophique où l’origine de nos connaissances est uniquement attribuée à l’expérience et non à une quelconque Révélation dogmatique). L'empirisme procède de modes de connaissance dérivés de l'expérience et de la logique  et elle accompagna ainsi la naissance de la science moderne, caractérisée par sa mathématisation et son utilisation massive de la méthode expérimentale. Ainsi suite à l’influence européenne des jésuites, médecins officiels de l'empereur lors de leur arrivée en Chine aux XVIe et XVIIe siècles, les acupuncteurs chinois ont adapté rapidement leur pratique au nouveau paradigme de la médecine scientifique moderne [[5]]. Actuellement, la méthode scientifique désignant l’ensemble des démarches nécessaires pour obtenir des connaissances scientifiques par le biais d’instruments fiables est et doit être à la base de la validation de l’acupuncture. Elle est basée sur la reproductibilité et la réfutabilité qui nous protègent de la subjectivité.

L’outil majeur que la médecine possède donc dans sa démarche scientifique est la médecine factuelle basée sur l’évaluation. Pour vous en faire une idée, lisez justement l’évaluation du traitement des entorses aiguës de la cheville par point distal unique, ou bien les brèves d’acupuncture dans lesquelles des méta-analyses objectivent l’efficacité de l’acupuncture dans la maladie de Parkinson, les troubles de l'articulation temporo-mandibulaire ou les troubles psychologiques dans la grossesse. Et toujours dans cette optique de la démarche scientifique, on n’oubliera pas qu’avant d’avoir évaluation, il est nécessaire d’avoir des cas et des études cliniques. Ainsi sont abordées dans ce numéro de nombreuses pathologies traitées par acupuncture : rhinites saisonnières dites allergiques, épuisement physique et mental par excès ou inactivité professionnelle, libido féminine, myasthénie oculaire associée à une anosmie, maladies dégénératives traitées par la théorie du yinhuo, troubles du sommeil chez une patiente atteinte de schizophrénie et la perte de poids chez les patients obèses souffrant d’anémie ferriprive. Les études expérimentales sont également abordées : les effets de l’acupuncture sur un modèle expérimental de dépression chez le rat, les études par imagerie par résonnance magnétique fonctionnelle, etc. chez des volontaires sains ou animaux de laboratoire à la recherche du substratum du méridien.

En tant que médecine à part entière, il est clair que le prix à payer pour que l’acupuncture puisse avoir enfin réellement droit de cité au sein de l’enseignement Universitaire, c’est de l’éloigner de l’ésotérisme, mais aussi de celui de la pseudo-médecine, tout en faisant confiance à la démarche scientifique de la médecine factuelle.

 

Jean-Marc Stéphan



[1]. René Guénon (1886-1951) qui est considéré par beaucoup comme une autorité de l’ésotérisme définit l’ésotérisme comme  étant du domaine de l’intérieur pour un public restreint et se comprend par son contraire l’exotérisme qui est du domaine de l’extérieur pour un public ouvert. Dans l’ésotérisme, l'enseignement oral est réservé au cercle restreint d’initiés et de disciples réguliers. Ainsi, le taoïsme, par exemple dans son aspect relatif à la quête d'immortalité peut être considéré comme étant de nature ésotérique. Pour Riffard PA, l’ésotérisme  est un  « un enseignement occulte, doctrine ou théorie, technique ou procédé, d'expression symbolique, d'ordre méta-physique, d'intention initiatique. Le druidisme, le Compagnonnage, l'alchimie sont des ésotérismes. ». Riffard PA. Dictionnaire de l'ésotérisme. 1e éd.Paris : Payot; 1983.

[2]. La zététique est définie comme « l'art du doute » par Henri Broch. Elle se destine aux théories respectant le critère de discrimination de Karl Popper qui met l'accent sur l'idée de réfutabilité par l'expérimentation ou l'échange critique comme critère de démarcation entre science et pseudo-science. Elle est présentée comme « l'étude rationnelle des phénomènes présentés comme paranormaux, des pseudosciences et des thérapies étranges ». Broch H. Université Nice Sophia Antipolis. [Consulté le 3 mai 2017]. Disponible à l’URL : http://www.unice.fr/zetetique.

 



[1]. Granet M. La Civilisation chinoise. 1e Ed. Paris: la Renaissance du livre; 1929. [Consulté le 14 mai 2017]. Disponible à l’URL : https://www.chineancienne.fr/d%C3%A9but-20e-s/granet-la-civilisation-chinoise/.

[2]. Doré H. Recherches sur les superstitions en Chine, première partie : les pratiques supertitieuses.quatrième volume. Tome II, 4(35). 1e Ed. Chang-Hai: Imprimerie de la Mission Catholique à l’orphelinat de T’ou-sè-wè ; 1912. [Consulté le 14 mai 2017], Disponible à l’URL : http://fr.calameo.com/read/00021549889ad38150d20.

[3] Werner ETC. Myths & Legends of China. New York: George G. Harrap & Co. Ltd; 1922.

[4]. Doré H. Manuel des superstitions chinoises ou petit indicateur des superstitions les plus communes en Chine. 1e Ed. Chang-Hai: Imprimerie de la Mission Catholique à l’orphelinat de T’ou-sè-wè ; 1926. [Consulté le 14 mai 2017], Disponible à l’URL : https://www.chineancienne.fr/d%C3%A9but-20e-s/dor%C3%A9-manuel-des-superstitions-chinoises/#extrait01.

[5]. Bossy J. Histoire de l’acupuncture en occident : exotisme–ésotérisme et opposition au rationalisme cartésien, complémentarité au système médical occidental. Méridiens.1980;49-50:13-54.

La Giralda (Séville)

 

 

La statue de la Foi de la Giralda de Séville sert de logo à l’Association scientifique des Médecins Acupuncteurs de Séville (ACMAS) Huangdi.

La Giralda (girouette), haute de 96 m est un ancien minaret Almohade, construit au 12ème siècle, emblème de la ville et qui doit son nom à cette fameuse statue en bronze qui la surmonte et tourne au gré du vent.

Le 28 et 29 juin 2003, l’ACMAS organisait, en collaboration avec l’Université Pablo de Olavide de Séville, l’université des sciences médicales de Beijing, l’hôpital Guanganmen de Beijing et l’académie de Médecine Traditionnelle de Chine son congrès international d’acupuncture dont vous trouverez quelques échos dans ce numéro.

 

 

Dr Jean-Marc Stéphan

© Stéphan JM. La Giralda (Séville). Acupuncture & Moxibustion. 2003;2(4):190.