Prolonger la longévité par l’acupuncture et ses techniques associées ? A propos d’un cas clinique

 

Résumé. Introduction. « Certains sujets vivent jusqu’à 100 ans. Comment peuvent-ils avoir une telle longévité ? » (Chapitre 54 du Lingshu). Lors de sa rédaction quelques siècles avant notre ère, les chinois s’interrogeaient déjà sur la manière de prolonger la vie en bonne santé. Est-il possible d’utiliser l’acupuncture, l’électroacupuncture ou la moxibustion dans la perspective de prolonger la longévité selon les préceptes du chapitre 54 du Lingshu (tiannian) en appliquant les moyens et les connaissances du XXIe siècle ? Méthodes. A partir d’une étude de cas, femme de 92 ans, suivie pendant 27 ans, seront évalués les points dits « de longévité », points choisis parmi tous ceux qui, selon le Bianque xinshu, ouvrage écrit par Dou Cai en 1146, mais aussi d’autres auteurs plus modernes, ont la particularité de renforcer le corps humain en tonifiant le qi et le xue. L’action possible de ces points sera analysée à la lumière des théories scientifiques actuelles expliquant le vieillissement physiologique. Résultats. L’acupuncture et techniques associées pourraient ralentir le vieillissement de l’organisme essentiellement par la mise en place de protections (comme la superoxyde dismutase, le glutathion peroxydase, etc.), vis-à-vis du stress oxydant et de la production des radicaux libres mais aussi par le système de protection des protéines de choc thermique (heat shock proteins HSP), ou par la possibilité d’agir sur la glycation des protéines. Toutefois, dès que l’effet du vieillissement fait son œuvre et que la maladie apparaît sur les différents systèmes : nerveux central, immunitaire, cardio-vasculaire, pulmonaire, locomoteur, digestif, urinaire, etc.., de nombreuses études d’acupuncture expérimentale, mais aussi des essais comparatifs randomisés, voire des méta-analyses ont montré encore l’intérêt de l’acupuncture et techniques associées comme on peut l’observer ainsi dans la maladie d’Alzheimer, dans l’hypertension artérielle ou la bronchopneumopathie obstructive. Dans ce cas clinique, l’acupuncture et ses techniques associées ont donc semblé assurer une bonne qualité de vie à cette femme de 92 ans, et cela sans effets indésirables. Conclusion. Avant que ne se déclare la maladie, l’acupuncture, l’électroacupuncture et la moxibustion pourraient contribuer à accroître potentiellement l’espérance de vie en bonne santé en association avec une activité physique correcte et une diététique adaptée. Néanmoins, il s’agira de bien nuancer la portée des effets potentiels de l’acupuncture et techniques associées et de bien de faire la différence entre les points dits « de longévité » à utiliser en prévention, de ces mêmes points que l’on utilisera dès que les défenses naturelles ne soient dépassées. Mots clés. Acupuncture – moxibustion - électroacupuncture – longévité – gériatrie – bianque xinshu.

 Extend longevity with acupuncture and its associated techniques? About a clinical case

 Summary. Introduction. "Some people live up to 100 years old. How can they have such longevity? (Chapter 54 of Lingshu). When it was written a few centuries before our era, the Chinese were already wondering about how to prolong life in good health. Is it possible to use acupuncture, electroacupuncture or moxibustion in order to extend longevity according to the precepts of chapter 54 of Lingshu (tiannian) by applying the means and knowledge of the 21st century? Methods. From a case study, a 92-year-old woman, followed for 27 years, will be assessed the so-called "longevity" points, chosen from among all those who, according to the Bianque xinshu, written by Dou Cai in 1146, but also other more modern authors, have the peculiarity of strengthening the human body by toning qi and xue. The possible action of these points will be analyzed in the light of current scientific theories explaining the physiological aging. Results. Acupuncture and associated techniques could slow the aging of the body mainly by the establishment of protections (such as superoxide dismutase, glutathione peroxidase, etc.), with respect to oxidative stress and the production of free radicals but also by the system of protection of heat shock proteins (HSP), or by the possibility of acting on the glycation of proteins. However, as soon as the effect of aging does its work and the disease appears on the various systems: central nervous, immune, cardiovascular, pulmonary, locomotor, digestive, urinary, etc., many studies of experimental acupuncture , but also randomized controlled trials, or even meta-analyzes have still shown the interest of acupuncture and associated techniques as can be observed in Alzheimer's disease, in arterial hypertension or obstructive pulmonary disease. In this clinical case, acupuncture and its associated techniques therefore seemed to ensure a good quality of life for this 92-year-old woman, without any undesirable effects. Conclusion. Before the onset of illness, acupuncture, electroacupuncture and moxibustion could potentially increase life expectancy in good health in combination with correct physical activity and appropriate dietary habits. Nevertheless, it will be necessary to nuance the scope of the potential effects of acupuncture and associated techniques and to make the difference between the points called "longevity" to use in prevention, the same points that will be used as soon as the natural defenses are exceeded. Keywords. Acupuncture - moxibustion - electroacupuncture - longevity - geriatrics - xinshu bianque.

 


En 2013, selon l’Insee, la France comprenait plus de 15 millions de français âgés de 60 à 75 ans et plus sur une population atteignant 65 564 756 personnes. Au premier janvier 2019, l’estimation était de 17 501 491sur une population totale de 66 992 699 français, soit plus d’un quart de la population avait plus de 60 ans. Au 1er janvier 2050, la France compterait plus de 20 millions de personnes de 65 ans ou plus, soit 8,6 millions de plus qu'en 2013. Cette population séniore augmenterait nettement plus que l'ensemble de la population : + 1,5 % en moyenne par an entre 2013 et 2050, contre + 0,3 % [[1]]. De ce fait, le vieillissement pathologique risque de poser un problème de santé publique. L’acupuncture peut-elle jouer un rôle dans le vieillissement physiologique ?

De façon générale, le vieillissement est un processus physiologique modifiant les fonctions de l’organisme à l’âge mur. C’est marqué par une diminution des capacités fonctionnelles de l’organisme qui ne s’adapte plus suffisamment aux situations d’agression comme les maladies, le stress, les traumatismes, etc.

Le vieillissement est donc un phénomène lent et progressif qui doit être distingué des manifestations des maladies. Il est multifactoriel et résulte des effets intriqués de facteurs génétiques (vieillissement intrinsèque) et de facteurs environnementaux endurés tout le long de la vie de l’être humain [[2],[3]].

La vieillesse est donc la partie de la vie correspondant à l’aboutissement du vieillement, en général au-delà de 65 ans. On parlera aussi d’espérance de vie sans incapacité : c’est le nombre d’années sans handicap.

Les Classiques chinois Huangi Neijing Suwen, Lingshu abordent le thème de la longévité. Le Bianque xinshu décrit même les points dits de longévité.

Il est alors intéressant de les évaluer à la critique de la recherche scientifique. Ainsi, à partir d’un cas clinique, l’acupuncture et ses techniques associées ont semblé assurer une bonne qualité de vie à une femme suivie pendant 27 ans en s’associant à la médecine conventionnelle qui a engendré nombre d’effets indésirables et iatrogènes. On étudiera donc, à partir d’études expérimentales, mais aussi d’essais contrôlés randomisés, comment l’acupuncture et ses techniques associées peuvent agir sur les différents systèmes : nerveux central, immunitaire, cardio-vasculaire, pulmonaire, locomoteur, digestif, urinaire, etc.

 

Présentation d’un cas clinique

 

Madame L. Françoise, née en 1926, est vue pour la première fois le 4 mai 1992 en raison d’un état dépressif datant de 1983 qui s’est accentué en mars 1992. Elle a 66 ans, vit avec son mari et son loisir préféré est de cultiver son jardin. Les antécédents chirurgicaux : deux grossesses en 1946 et 1954 ; une hystérectomie en 1983 à la suite d’un fibrome. Elle se plaint aussi de douleurs diffuses, mais surtout touchant le rachis lombaire, de perte d’appétit avec ballonnement abdominal. Elle pèse 62kg pour 1m60. La langue est pâle, les pouls sont fins (xi) et faibles (ruo). Le traitement conventionnel : dosulépine 75mg : un comprimé par jour depuis de nombreux mois associé à du zolpidem au coucher et du paracétamol pour les douleurs. Le questionnaire QD2A de Pichot, questionnaire simple et maniable d’auto-évaluation de la dépression, qui comporte treize items a permis de quantifier sa dépression comme sévère à la première consultation, puisque cotée à 13 sur 13 [[4]]. On retrouve ainsi la perte de goût et d’intérêt, le manque d’énergie, la tristesse, la mémoire déficiente, le peu d’espoir pour l’avenir, une insomnie chronique marquée par les cauchemars, etc. Son état entre dans le cadre de la différenciation des syndromes (bianzheng) de Vide de qi et de xue avec Vide de yang des Reins, Vide de Cœur et de Rate. Le traitement appliqué lors de cette première séance et jusqu’au 14 décembre 1992, à raison d’une séance par semaine pendant trois semaines, puis une tous les quinze jours (trois séances), puis une par mois est : yongquan (1Rn), baihui (20DM), zhongwan (12RM), guanyuan (4RM), qihai (6RM), zusanli (36E), sanyinjiao (6Rt), neiguan (6MC) et shenmen (7C). Tous ces points, sauf le point baihui (20VG), sont stimulés par moxibustion à l’armoise (artemisia vulgaris), chaque point étant chauffé jusqu’à la sensation de brûlure pendant 20 à 25 minutes.

L’évaluation par le questionnaire QD2A objective une amélioration sensible, puisque dès la quatrième séance, il est coté à 3 sur 13.

Le 11 janvier 1993, Mme L. se plaint de dorsalgies sur sa cyphose dorsale qui engendrent à nouveau un sommeil difficile. Trois séances rapprochées à quinze jours d’intervalle vont faire passer les douleurs évaluées sur une échelle visuelle analogique de 8 à 4 sur 10. Le traitement de moxibustion laissera la place à un protocole acupunctural associant acupuncture et électroacupuncture sur les points : shenmai (62V), houxi (3IG), zulinqi (41VB), yanglingquan (34VB), xuanzhong (39VB) et les points huatuojiaji dorsaux qui seront stimulés par électroacupuncture (EA) à une fréquence de 2Hz alternée à celle de 100 hertz (stimulateur WQ-10C2 fabriqué en République populaire de Chine) selon un protocole décrit préalablement en 1990 [[5],[6]].

Le traitement de l’état dépressif à la moxibustion est repris dès le 15 février 1993, le test QD2 remontant à 5 sur 13. La moxibustion sera poursuivie à raison d’une séance par mois. Cela permettra de maintenir une humeur et un sommeil corrects, le test QD2 oscillant entre 2 et 4 maximum.

En février 1994, une névralgie intercostale nécessitera à nouveau le protocole déjà décrit avec EA. En septembre 1994, à nouveau son état psychologique se dégrade : le QD2 passe à 11/13. L’inventaire de dépression de Beck (échelle BDI 13) [[7],[8]] qui est utilisé aussi indique une dépression modérée puisque cotée à 8[1]. Sa voisine, proche amie, est décédée et son fils se retrouve au chômage. Le protocole de moxibustion précédemment utilisé est appliqué auquel sont associés les points danzhong (17RM), juque (14RM), kufang droit (14E), lingxu gauche (Rn24) [[9]][2]. Cela permet de rétablir son humeur et le QD2 oscille entre 2 et 6/13. On poursuit donc la moxibustion à raison d’une séance par mois jusqu’au 21 octobre 1996, en supprimant progressivement les points du triangle de l’anxiété. Son poids est toujours stable à 62kg, mais elle a perdu 2 cm (1m58) et se plaint de plus en plus d’arthralgies diffuses surtout lombaires, mais aussi des gonalgies surtout à gauche. La pression artérielle est normale à 120/80. Le bilan sanguin est normal. De ce fait sont rajoutés des points en électroacupuncture : yanglingquuan (34VB), xuanzhong (39VB), houxi (3IG), zulinqi (41VB) à la fréquence de 2Hz.

Le 8 septembre 1997, des clichés du rachis lombaire objectivent une inflexion droite du rachis lombaire et une gonarthrose interne gauche. À partir de cette date et jusqu’au 14 juin 1999, seront alternés traitement de moxibustion mais aussi selon les mois, traitement d’acupuncture et d’EA suivant le protocole rhumatologique. On puncturera également les points des genoux en insistant sur le yanglingquan (34VB) et le zusanli (36E) avec EA à la fréquence de 2HZ, mais aussi dubi (35E), heding et neixiyan.

Le 25 octobre 1999, le dosulépine est arrêté et remplacé par citalopram 20mg. Son mari, qui était suivi pour un carcinome prostatique vient de décéder fin août. Elle présente un état dépressif réactionnel associé à un trouble anxieux généralisé. Par ailleurs, la pression artérielle qui grimpe progressivement (155/99 ce jour) avec nombreux accès de tachycardie avec extrasystoles nécessite la prise de métoprolol 200 mg LP. Le diagnostic chinois change aussi au cours des mois : la langue est devenue rouge piquetée avec un enduit mince et jaune à la racine, le pouls, avant la prise du bétabloquant, est rapide (shuo), tendu (xian), profond (chen) et fin (xi). Son état entre selon les bianzheng dans le cadre d’une déficience de yin avec Feu abondant et Vide de yin des Reins. La moxibustion est donc arrêtée et remplacée par l’EA à 2Hz pour traiter les douleurs qui sont devenues sourdes, chroniques avec raideur lombaire, lombalgies et gonalgies bilatérales. Aux points du précédent protocole rhumatologique sont ajoutés shaohai (3C), neiguan (6MC), xinshu (15V), shenmen (7C), taichong (3F), shenshu (23V), taixi 3Rn, sanyinjiao (6Rt), weizhong (40V), kunlun (60V) et qihai (6RM).

Ce traitement acupunctural sera poursuivi en fonction de la variation de son état selon les douleurs ou l’état anxio-dépressif jusqu’au 26/01/2004 avec le même traitement conventionnel associant un anti-dépresseur (citalopram 20mg), des antalgiques (paracétamol), des antiinflammatoires pendant les crises, un antihypertenseur (le métoprolol sera remplacé à un moment par le moexipril 15, un antihypertenseur agissant sur le système rénine-angiotensine). Elle suivra également durant cette période des cures thermales à Allevard-les-bains en Isère pour l’indication rhumatologique.

Le 2 mars 2004, elle bénéficie d’une phaco-émulsification de l’œil gauche en raison d’une cataracte.

A partir d’avril 2004, elle va surtout se plaindre des arthralgies du rachis et de plus en plus des genoux. On maintient le même protocole rhumatologique ainsi que celui de la déficience de yin tous les mois. Progressivement la gonarthrose bilatérale s’intensifie. La marche se limite à 100m et une prothèse totale de genou gauche est mise en place le 18 juillet 2007.

Le 3 septembre 2007, les gonalgies sont atténuées mais pas les douleurs dorso-lombaires (EVA 6/10). Elle est asthéniée mais remarche bien après les séances de rééducation de la marche. À nouveau, elle présente un syndrome dépressif. Son poids 54kg et mesure 1m56. Elle présente un vide de qi, xue et yang. La moxibustion est reprise à raison d’une séance par mois.

Elle bénéficie le 21 novembre 2008 d’une chirurgie de la cataracte de l’œil droit.

Le 17 décembre 2008, quelques jours avant son 82e anniversaire, elle présente à nouveau une grande fatigue avec sommeil agité, voire insomnie. Elle a des acouphènes et des vertiges. Sa pression artérielle monte à 180/100 ; elle se plaint de névralgies intercostales, de lombalgies. Sa langue est rouge ; les pouls sont ininterprétables du fait du nébivolol. Le bianzheng correspond à un Vide de yin des Reins à nouveau. Le protocole rhumatologique est repris pour calmer les algies en utilisant l’EA (appareil schwa-medico © ; fréquence alternant 2Hz et 100Hz ; durée d’impulsion 0,3ms) et la moxibustion est arrêtée.

Et durant dix ans, son état va osciller en raison du vieillissement physiologique de son organisme entre Vide de qi et xue, voire Vide de yang qui intéresse les Reins et Vide de yin des Reins avec des périodes de Vide de yin de Cœur (voir tableau I). Une dégénérescence maculaire liée à l’âge est diagnostiquée en septembre 2014. Quelques hospitalisations seront à déplorer, en particulier en décembre 2015 lorsqu’une arythmie complète est détectée lors d’une consultation pour infection pulmonaire. Au cours de l’hospitalisation, cette ACFA, s’avérant être en rapport avec une pneumopathie lobaire inférieure gauche, aboutit à la prise du rivaroxaban, molécule elle-même à l’origine d’un méléna et d’une anémie sévère à 5,2g d’hémoglobine nécessitant une ré-hospitalisation en urgence.

Le tableau I montre la chronologie de son état durant 27 ans de mai 1992 à mai 2019.

Enfin, le 6 mai 2019, son traitement conventionnel a largement été restreint. Elle présente toujours une insomnie peuplée de nombreux rêves et cauchemars associée à un état d’anxiété chronique. Elle se plaint essentiellement de rachialgies touchant autant le rachis dorsal que lombaire, peu calmées par le tramadol. La langue est rouge, sèche, le pouls est difficilement interprétable du fait du traitement anti-hypertenseur. Son état entre dans le cadre d’un Vide de yin des Reins. Et sont puncturés taixi (3Rn), sanyinjiao (6Rt), shenshu (23V), guanyuan (4RM), zhaohai (6Rn), shenmai (62V), kunlun (60V) et électroacupuncture[3]  des points houxi (3IG), zulinqi (41VB), yanglingquan (34VB), xuanzhong (39VB), zusanli (36E) et les points huatuojiaji dorsaux.

Mme L. Françoise suivie depuis 27 ans est donc bien décidée à poursuivre chaque mois le traitement acupunctural qui selon ses dires, lui a permis de traverser ces trois décennies en surmontant les diverses hospitalisations, tout en limitant les thérapeutiques usuelles. Elle se dit persuadée qu’elle atteindra ses cent ans afin de voir grandir ses arrière-petits-enfants, tout en continuant à profiter de son jardin.

On peut malgré tout se poser la question de savoir si réellement l’acupuncture et les techniques associées peuvent prolonger la vie dans de bonnes conditions.

Nous verrons donc dans un premier temps la longévité selon les Classiques de Médecine Chinoise, les mécanismes physiologiques à l’origine du vieillissement, les effets du vieillissement et les stratégies pour les ralentir d’un point de vue occidental ; puis dans un second temps l’action de l’acupuncture et techniques associées.