Les jingbie ou Méridiens Distincts

Danse traditionnelle – Čilipi, Comitat de Dubrovnik-Neretva, Croatie

Mise au point                                      

 OBJECTIF : Connaître à la lumière des traductions françaises des Textes classiques le trajet, la structure et l’utilisation thérapeutique des jingbie.

Les jingbie sont des Vaisseaux Secondaires comme les jingjin. Il s’agit de comprendre leur apparition dans la Médecine Traditionnelle Chinoise de manière épistémologique, de connaître leur trajet ainsi que la symptomatologie occasionnée par leur atteinte ; enfin de savoir les utiliser dans des pathologies courantes.

A la source des Textes Classiques et problématiques

Les douze jingbie, 經別 [经别], encore dénommés méridiens distincts, se séparent des douze méridiens principaux au niveau d’une grosse articulation, deviennent intra-thoraciques ou intra-abdominaux(liaison avec la profondeur, entraille ou organe) puis émergent au cou, à la nuque ou à la face et relier exclusivement des méridiens yang. Ils assurent donc une liaison surface-intérieur (biao/li). Leurs trajets superficiels et profonds sont décrits par couple dans le Lingshu 11 (« Les méridiens et les vaisseaux secondaires ») et le Zhenjiu jiayi jing II-1 (« Les douze méridiens, les luo et les branches collatérales ») et dans l’ordre suivant : V/R, VB/F, E/RP, GI/P, IG/C, TR/MC [[1],[2]]. Le Suwen 63 décrit leur symptomatologie et traitement dans les chapitres intitulés : « De la piqûre miu » (Husson) ou « La piqûre à l’opposé du côté affecté (la piqûre fausse) » (Chamfrault) ou « Les méridiens distincts » (Chamfrault et Nguyen Van Nghi) [[3],[4],6]. On pourra ainsi constater que quatre méridiens distincts ont des trajets superficiels très courts : les jingbie d’Intestin grêle, de Coeur, de Maître du Coeur et de Poumons. « Le méridien de Chéou Taé Inn (poumons) – Son vaisseau annexe part du point Iuann Ié 22VB et rentre dans les poumons à ce point. Des poumons, il s’intègre dans le méridien de Taé Yang, remonte à la clavicule, suit la gorge et se relie à Yang Ming » (Lingshu) [1]. De ce fait, on ne connaît pas de symptomatologie propre pour ces quatre méridiens distincts à trajet essentiellement interne. Les symptômes sont ceux des méridiens principaux.

Par contre, les huit autres ont des manifestations pathologiques intermittentes, unilatérales à type de syndrome douloureux associé à des signes d’atteinte de l’organe ou de l’entraille correspondant. « Quand le xie est installé parmi les viscères, une douleur suit le trajet du vaisseau de celui qui est atteint. Si le mal est épisodique, on fait la piqûre miu (sur le point jing) au-dessus de l’angle du pied ou de la main correspondant au vaisseau du viscère malade». (Suwen 63 : « De la piqûre miu ») [3].


Les jingbie peuvent faire l’objet de controverse.

En effet, d’après Chamfrault et Nguyen Van Nghi, le terme « vaisseau secondaire » doit être traduit par « Méridien distinct ». Ainsi la citation précédente issue cette fois-ci du tome VI devient : « Si l’énergie perverse se loge dans un des cinq organes, la douleur peut suivre le trajet du méridien principal ou du vaisseau secondaire (méridien distinct). Il faut bien reconnaître le caractère intermittent de la maladie et savoir employer le procédé du traitement à l’opposé » [[5]].

Selon le Zhenjiu jiayi jing de Huangfu Mi, chapitre: « La piqûre miu » traduit par Milsky et Andrès [2], les vaisseaux secondaires représentent les vaisseaux luo (luomai). De même Husson les appelle les vaisseaux secondaires, « vaisseaux de liaison » ou « grandes liaisons » selon le cas [3]. Ainsi donc le traitement de la piqûre miu que Chamfrault et Nguyen Van Nghi appliquaient pour les jingbie serait en fait un des traitements des vaisseaux luo. On peut alors se poser la question de savoir s’il n’y a pas incohérence dans la traduction des termes luo et bie.

Effectivement Auteroche et Navailh appellent les grosses ramifications « bie luo » alors que les petites ramifications sont nommées  « fu luo » et « sun luo », tout en les différenciant des jingbie [[6]]. Le Zhenjiu jiayi jing, chapitre 1 du livre II, reprenant intégralement le chapitre 10 du Lingshu va décrire tous les vaisseaux luo et ceux-ci seront dénommés luo bie [2]. Ce chapitre décrit également le trajet des méridiens distincts et les appellent « bie ». Plusieurs notes mettront toutefois le lecteur en garde contre les confusions. « Le luo (bie) de taiyin de main s’appelle lieque»La note rappelle : «  Ici le luo est appelé bie, ce qui veut dire « se séparer » ou « trajet séparé ». A ce sujet Lingshu zhuzheng fawei dit : « & on ne dit pas luo mais bie parce qu’au niveau de ce point [le luo] se sépare de son méridien propre pour aller au méridien voisin. »

Ming Wong, dans sa traduction du chapitre 10 du Lingshu fera d’ailleurs l’amalgame en parlant de : Vaisseau secondaire Luo ou « méridien distinct » [[7]]. Dans le texte, il traduira d’autre part le terme « vaisseau secondaire » de Chamfrault par « embranchement distinct ». Dans le chapitre 11 du Lingshu, Ming Wong reprend le terme « méridien distinct », en parlant cette fois-ci des jingbie [5].

Giraud et Lafont, pour leur part, considèrent que l’utilisation thérapeutique de la piqûre à l’opposé concerne les affections d’origine externe localisées en biao, c’est-à-dire dans les « grandes liaisons », sans atteinte du méridien principal [[8],[9]].

Il semble donc que les Vaisseaux Secondaires soient réellement des vaisseaux luo. De ce fait, le traitement des jingbie par la piqûre miu préconisée par Chamfrault et Nguyen Van Nghi est-il erroné ? Ne s’agit-il pas uniquement d’un traitement des vaisseaux luo ?

Oui et non, serait-on tenté de répondre. Ainsi Kespi prétend que les jingbie n’ont ni symptomatologie, ni traitement [[10]]. Cependant les méridiens distincts ne sont-ils pas couplés en biao/li ?N’assurent-ils pas une régularisation entre le méridien principal et la profondeur ? Or notons que les vaisseaux luo ont également des connexions viscérales (luo longitudinal), et des connexions avec le méridien couplé (luo transversal). Mais Michau précise que ces liaisons biao-li sont différentes car les « méridiens distincts renforcent surtout les liaisons avec l’interne, les organes et les entrailles » alors que les luo « raffermissent l’union des méridiens qui se ramifient aux membres et au corps » [[11]].

« Les jingbie relient les organes et les textures du corps, au sens histologique, que n’atteignent pas les trajets des jingmai. Ils complètent l’action des jingluo, ils renforcent et harmonisent dans l’intervalle médian des méridiens ce système de liaison et de libre communication entre intérieur et extérieur… » [[12]].

Trajet et structures

Le rôle des jingbie, chargés également d’énergie wei, énergie de défense, est de permettre au même titre que les jingjin de lutter contre les énergies perverses [[13]]. Mais à la différence des jingjin, qui ont un trajet superficiel, les méridiens distincts pénètrent dans les entrailles ou les organes.

Comme les jingjin, les méridiens distincts commencent donc aux extrémités ou plutôt au niveau des grosses articulations (genou, hanche, épaule), circulent dans la profondeur, et se terminent tous à la tête, dans les méridiens yang. De là, existent des branches secondaires qui se croisent au sommet du crâne au point 20VG (baihui), encore appelé « Cent réunions ».

L’étude des trajets des jingbie permet de déduire les zones de jonction qui unissent un méridien distinct yang à un méridien distinct yin, mais aussi à un ou deux méridiens principaux yang. On aurait ainsi deux zones d’union, jonctions inférieures et supérieures [[14]] (tableau I) :

Tableau I. Zones d’union, jonctions inférieures et supérieures selon Mrejen [14].

JingbieJonction inférieureJonction supérieure
Vessie – Rein40V10V
Vésicule Biliaire – Foie2VC1VB
Estomac – Rate Pancréas30E1E
Intestin grêle – Coeur1C1V
Triple Réchauffeur – Maître Coeur 16TR
Gros intestin – Poumon 18GI

Cependant, tous les auteurs ne sont pas d’accord. Selon Borsarello, les jingbie quittent leur méridien respectif au point he pour pénétrer dans le corps. Ainsi, le jingbie de Coeur s’enfoncerait au 3C pour ressortir au 3IG, le jingbie d’Estomac débuterait au 36E pour ressortir à la jonction supérieure du 1E, le jingbie de Foie s’enfoncerait au 8F pour ressortir au 1VB etc..[[15]]. Cobos et Vas considèrent que les jingbie se séparent du méridien principal dans une zone située généralement sur les membres et dénommée li. Ils précisent aussi que les textes antiques ne spécifient pas avec exactitude leur origine [[16]].

Enfin, il est intéressant de constater que tous les méridiens yin ou yang se terminent, selon Chamfrault, au niveau de la tête ou du cou, et que d’autre part, le 20VG est le point de passage obligé de la circulation des méridiens yang de droite vers les méridiens yang de gauche, et vice-versa [5].


 
Figure 1. Trajet du jingbie de Vessie (zutaiyang)

 Figure 2. Trajet du jingbie de Coeur (shoushaoyin)

Symptomatologie

La symptomatologie décrite dans le chapitre 63 du Suwen, décrivant la piqûre miu [3,5]a longtemps été attribuée aux jingbie.On la retrouve attribuée aussi aux vaisseaux luo, ce qui s’explique par leur même action physiologique (Zhenjiu jiayi jing V-3) (voir tableau II).

Tableau II. Indications de la piqûre miu selon le Suwen 63 et le Zhenjiu jiayi jing V-3.

MéridienSymptômes et traitement
ReinBrusques douleurs au Coeur, violentes tension avec constriction thoracique : 2R,rangu (piquer au sang), puis piquer à l’opposé si les signes persistent.Mal de gorge, dysphagie, colères sans raison : 1R, yongquan [*].Si l’intérieur du gosier est enflé, empêchant d’avaler la salive : 2R, rangu [*].
Triple réchauffeurAngine, langue rentrée, révulsée, sécheresse buccale, malaise au Coeur, douleur face externe du bras empêchant de lever la main à la tête : 9MC, zhongchong + 1TR, guanchong [*].
FoieVives douleurs génitales et au bas-ventre : 1F, dadun [*].
VessieDouleurs à la nuque et aux épaules et au cou, spasmes musculaires au dos et aux côtés du corps : 67V, zhiyin [*].Si la cessation n’est pas immédiate, on puncture trois fois 63V, jinmen.Ankylose douloureuse du dos avec irradiations thoraciques : pression des points ashi paravertébraux à partir de la nuque.
Gros intestinDyspnée, constriction des flancs : 1GI, shangyang [*].Surdité épisodique : 1GI, shangyang, sinon 9MC, zhongchong [*].Odontalgie [*]
EstomacCoryza, épistaxis, froid dans les dents supérieures  :45E, lidui+44E, neiting [*].
Vésicule biliaireDouleur thoracique empêchant la respiration et provoquant la toux puis la transpiration : 44VB, qiaoyin [*].Coxalgie permanente immobilisant la hanche : 30VB, huantiao.
RateLombalgie irradiant au bas-ventre et sur les flancs, empêchant de respirer tête levée et de se pencher en arrière : 2VG, yaoshu [*].
Pour tous les méridiens ayant dans leur symptomatologie une douleur intermittente suivant le trajet du « vaisseau secondaire » ou du méridien.Traitement : point jing (ting) du côté opposé + point ashi.[*] La maladie unilatérale est traitée à l’opposé.

 Proposition thérapeutique

La piqûre miu s’applique à ces maladies irrégulières (jibing) maladies douloureuses unilatérales, d’origine externe, et sans atteinte du méridien proprement dit.

Le blocage de l’énergie perverse peut se réaliser aussi au niveau des zones de jonction et du point « Cent réunions ». Et si le xie n’est pas chassé d’un méridien distinct, il passera automatiquement dans celui opposé.

D’où la technique du traitement à l’opposé qui utilise les deux points jing (ting) ou jing distal du couple gauche de jingbie, si l’atteinte est à droite. Piquer les points jing (ting) à l’opposé permet, d’une part, de rétablir l’équilibre des deux parties du corps droite et gauche par la circulation organes/entrailles ; d’autre part, d’attirer l’ énergie wei dans le méridien distinct perturbé, afin de combattre le xie situé en profondeur.

Exemple : 1R+67V gauche pour une sciatique droite anarchique, évoluant par intermittence avec signes viscéraux associés (génito-urinaires, céphalées). Il faudra rajouter les points shu (iu)à piquer de chaque côté.

En outre les points de tonification du méridien principal et de son méridien couplé seront piqués du côté atteint. En effet, le jingbie étant en excès, le méridien principal se retrouve en déficit énergétique. Piquer aussi les points de jonction.

Enfin, ne pas oublier de disperser l’énergie perverse superficielle aux points ashi. Le tableau III résume le traitement.

Tableau III. Tableau récapitulatif du traitement des jingbie. 

 Traitement d’une attaque de xie dans les jingbie 
1) piquer les deux points jing (ting) du couple yin-yang du côté opposé au jingbie atteint.
 2) piquer bilatéralement les points shu (iu) du couple des jingbie yin et yang. 
3) piquer le point de tonification du jingbie atteint ainsi que celui du méridien couplé. 
4) disperser les points « ashi » au niveau de la zone douloureuse.
 5) piquer les points de jonction. 
6) piquer le point « cent réunions » : 20VG (baihui)

Application thérapeutique

Toutes les affections évoluant unilatéralement par intermittence avec des signes viscéraux associés

– sciatique anarchique intermittente

– coxartrose

– céphalées et migraines

– zona thoraco-abdominal ou ophtalmique

– épicondylite

– névralgie cervico-brachiale

– hyperplasie prostatique [[17]] etc..


Références

[1]. Huangdi neijing lingshu. Traduction Nguyen VN, Tran VD, Recours-Nguyen C. Marseille: Nguyen Van Nghi; 1994.

[2]. Huangfu Mi. Zhenjiu jiayi jing. Traduction Milsky C, Andrès G. Paris: Trédaniel; 2004.

[3]. Huangdi neijing suwen. Traduction Husson A. Paris: éd. ASMAF; 1973.

[4]. Chamfrault A. Traité de médecine chinoise, Les livres sacrés. Angoulême: Chamfrault; 1992.

[5]. Chamfrault A, Nguyen VN. Traité de médecine chinoise: L’énergétique humaine en médecine chinoise. tome 6. Angoulême: éd. Chamfrault; 1981.

[6]. Auteroche B, Navailh P. Le diagnostic en médecine chinoise. Paris: Maloine; 1983.

[7]. Ming Wong. Lingshu, base de l’acupuncture traditionnelle chinoise. Paris: Masson; 1987.

[8]. Giraud JP, Lafont JL. Principes de la piqûre à l’opposé. Méridiens. 1984;65-66:89-103.

[9]. Lafont JL. Pratique acupuncturale. Grands principes thérapeutiques. Paris: Encycl. Méd. Nat; 1989. IA-8a. p.1-11.

[10]. Kespi N, Kespi JM. Fondements de la physiologie traditionnelle chinoise. Paris: Encycl. Méd. Nat; 1989. IA-4a. p.1-9.

[11] Michau A. Les luo longitudinaux en pratique quotidienne. Revue française d’acupuncture. 2007;130:16-31.

[12]. Oury C. Essai sur les jingbie. Revue française d’acupuncture. 1986;45:7-15.

[13]. Stéphan JM. Les jingjin, Méridiens Tendino-Musculaires ou Muscles des Méridiens. Acupuncture & Moxibustion. 2007;6(2):177-182.

[14]. Mrejen D. L’acupuncture en rhumatologie. Techniques traditionnelles, bases scientifiques. 2ème ed. Paris: Maloine; 1982.

[15]. Borsarello JF. Traité d’acupuncture. Paris: Masson; 2005.

[16]. Cobos R, Vas J. Manual de Acupuntura y Moxibustión (libro de Texto). Volumen 1. Beijing: ediciones Morning Glory Publishing; 2000. 

[17]. Johnstone PA, Bloom TL, Niemtzow RC, Crain D, Riffenburgh RH, Amling CL. A prospective, randomized pilot trial of acupuncture of the kidney-bladder distinct meridian for lower urinary tract symptoms. J Urol. 2003 Mar;169(3):1037-9.

Stéphan JM, Phan-Choffrut F. Les jingbie ou Méridiens Distincts. Acupuncture & Moxibustion. 2007;6(3):278-281. (Version PDF )

Stéphan JM, Phan-Choffrut F. Les jingbie ou Méridiens Distincts. Acupuncture & Moxibustion. 2007;6(3):278-281. (Version 2007)

Les jingjin 經筋, Méridiens Tendino-Musculaires ou Muscles des Méridiens

Apprentissage danse folklorique Khmère – Phnom Penh – Cambodge

OBJECTIF : Connaître à la lumière des Textes classiques le trajet, la structure et l’utilisation thérapeutique des jingjin.
Les jingjin [经筋] font partie des Vaisseaux Secondaires. Il s’agit de comprendre leur apparition dans la Médecine Traditionnelle Chinoise de manière épistémologique ; de connaître leur trajet ainsi que la symptomatologie occasionnée par leur atteinte ; enfin de savoir les utiliser dans des pathologies courantes.

La médecine traditionnelle chinoise considère que l’Energie (qi 氣 [气]) et le Sang (xue 血) circulent à travers un réseau  reliant les régions superficielles et les régions profondes du corps : ce sont les méridiens (jingmai 經脈 [经脉]) et les vaisseaux secondaires (luomai 絡脈 [络脉]), le tout formant un système énergétique le jingluo 經絡 [经络].
Les méridiens sont les troncs principaux dont le qi et le xue circulent longitudinalement. Ils sont en relation avec différents méridiens secondaires leur appartenant pour former une entité en rapport en profondeur avec les organes-entrailles (zangfu 臟腑 [脏腑]), mais aussi en superficie avec les zones cutanées ou les zones tendino-musculaires, ou reliant un méridien yin à un méridien yang ou vice-versa.
Les Méridiens Principaux  peuvent être classés en deux groupes :
– les méridiens réguliers (les douze Méridiens : jingmai) et les méridiens extraordinaires (les huit Méridiens Extraordinaires : qijing bamai 奇經八脈) encore appelés Merveilleux Vaisseaux, Méridiens Curieux ou Méridiens Singuliers selon les différents auteurs ;
– les Méridiens secondaires (luomai) : les jingjin (Méridiens Tendino-Musculaires, MTM, aujourd’hui traduits par Muscles des Méridiens) ; les jingbie 經別 (Méridien distincts) ; les luomai transversaux ; les luomai longitudinaux. 


 À la source des Textes Classiques et problématiques

Encore appelés méridiens tendino-musculaires, Muscles des Méridiens » ou « Zone tendino-musculaire des méridiens », les jingjin représen­tent une notion diversement interprétée par les auteurs occidentaux.

Notons d’ailleurs que les jingjin ne sont pas couramment utilisés en Chine, ni en Extrême-Orient. C’est une notion théorique apportée par Nguyen Van Nghi [1,2]. Cependant, notons que l’institut de médecine traditionnelle chinoise de Shanghaï traduit par Roustan en fait état [19].

  Revenons donc aux textes de base : le chapitre XIII du Lingshu. La traduction du titre par Chamfrault est : « Les méridiens et les muscles » ; par Schnorrenberger : « Les méridiens et les tendons » ; et pour Milsky et Andrès : « Les tendons des méridiens » (traduction du titre du chapitre VI du Zhenjiu Jiayijing qui reprend le chapitre XIII du Lingshu).

Selon Lara, le caractère chinois « Tsing Tsing » représente la notion de muscle traversé par un méridien [3]. Pour Lafont, Giraud et Taillandier, le concept de méridien tendino-musculaire est impropre car il sous-entend un système de méridiens identique au système des méridiens principaux. Ils préfèrent parler de « zone tendino-musculaire des méridiens ». En effet, ils considèrent que le méridien tendino-musculaire (MTM) correspond aux muscles squelettiques placés sous la dépendance des méridiens principaux [4,5].

De la même façon, Auteroche et Navailh précisent que les MTM représentent les muscles répartis le long des méridiens. « Leur fonction est de relier le squelette, de maintenir la cohésion de l’ensemble du corps et de commander le mouvement des articulations ». Pour eux, il n’existe que trois catégories de méridiens : les principaux (jingmai), les méridiens extraordinaires (qjing bamai) et enfin les méridiens distincts (jingbie). Les jingjin ne sont donc pas des méridiens [6].

Milsky et Andrès décrivent également les trajets des jingjin en parlant des tendons des méridiens : « Quand le tendon de taiyang de pied est malade, on souffre de tiraillements et de douleurs au petit orteil et au talon, de spasmes et de contractions… » [7].

« Les méridiens ont sous leur influence les muscles qui se trouvent sur leur trajet et envoient des ramifications aux muscles environnants » (Lingshu). La traduction de Chamfrault est donc à cet égard très explicite. Il neparle absolument pas d’un nouveau réseau de méridiens. Et pourtant Chamfrault, dans son tome VI, reprend avec Nguyen Van Nghi ce système des méridiens tendino-musculaires et y développe une théorie énergétique intéressant la circulation de l’énergie wei 衞 [卫]les attaques par les énergies perverses xie et le traitement des MTM [8]. D’autres auteurs (Faubert, Guillaume, Ming Wong, Lebarbier, etc.) utilisent également ce système des MTM selon la conception de Cham­frault et Nguyen Van Nghi [9-13]. Esposito [21], plus récemment, considère que le système des jingjin représente « le dispositif énergétique chargé de la transformation de l’énergie trophique (rong qi – ying qi) en énergie mécanique » pour le travail musculaire.

 Trajet et structures

Points jing (ting) 井

Les 12 jingjin constituent un système circulatoire interconnecté situé dans l’espace dermo-musculaire de la couche superficielle externe des 12 jingmai. Tous débutent à l’extrémité des doigts et des orteils au niveau des points jing, longent les 4 membres, et suivent en général le trajet des méridiens principaux dont ils dépendent. Les figures 1 et 2 illustrent les trajets des jingjin du shoushaoyang 手少陽 et du zujueyin 足厥陰. Les trajets des différents jingjin ont été décrits de façon détaillée par Nguyen Van Nghi [2].

 
Figure 1. Trajet du jingjin de Foie zujueyin 足厥陰.
 
Figure 2. Trajet du jingjin du Triple Réchauffeur shoushaoyang 手少陽.

Les points d’union des jingjin

En effet, les jingjin sont reliés par le point ou zone de réunion ou d’union, selon leur nature et leur topographie.

Ainsi la réunion des trois jingjin des méridiens yang des membres inférieurs est située au niveau de l’os malaire, au point 18IG (quanliao).­

La réunion des trois jingjin des méridiens yang des membres supé­rieurs est le 13VB (benshen).

Le 3VC (zhongji) est la réunion des jingjin des méridiens yin des membres inférieurs.

Enfin, le 22VB (yuanye) est celui des trois yin des membres supérieurs.

Le Lingshu [6] ne parle pas de ces zones d’union. On peut alors se référer au Zhenjiu Jiayijing de Huangfu Mi : « Le tendon du taiyang de pied commence au petit orteil… et descend se nouer à la pommette…  » ; « Le tendon du shaoyang de pied commence sur le quatrième orteil… et monte se nouer à la pommette...  » ;  » Le tendon du yangming du pied commence au troisième orteil… arrive au creux sus claviculaire et s’y noue, monte au cou et des deux côtés de la bouche, s’unit aux pommettes… » [7].

On remarque qu’à chaque jingjin d’un méridien yang du membre inférieur, correspond une intersection commune avec les deux autres jingjin de la même catégorie, dans le cas présent, la pommette avec le point 18IG. Notons pour être exhaustif qu’il peut exister des divergences au niveau de certains points. Par exemple certains auteurs considèrent que le 8ES (touwei) est le point d’union des trois jingjin des méridiens yang des membres inférieurs à la place du 13VB [2,21], et que, à la place du 3VC, le 2VC (qugu) est celui des jingjin des méridiens yin des membres inférieurs [21]. D’où l’intérêt de parler des zones d’union. Effectivement on constate que les points en question sont proches l’un de l’autre, tout en sachant que certains auteurs doutent même de l’existence des ces points d’union. Néanmoins, Esposito expose bien qu’il est difficile de les nier à la vue de la biomécanique moderne [21].

Utilisation thérapeutique

Selon Nguyen Van Nghi : « En cas d’atteinte par l’énergie perverse, celle-ci emprunte les capillaires pour atteindre les méridiens tendino-musculaires. Lorsque l’énergie  (défensive) n’est pas assez puissante, c’est-à-dire lorsqu’elle se trouve en état de vide, l’énergie perverse pénètre dans les méridiens principaux et gagne les organes » . 

Les troubles des jingjin ont pour symptômes caractéristiques la contracture et la douleur sur leur trajet.

Les énergies perverses (xie 邪), (le vent, le froid, l’humidité, la chaleur) pénètrent tout d’abord dans les jingjin et vont entraîner un état de plénitude énergétique alors que le méridien principal se trouve en état de vide.

Ensuite le xie, dans un second temps et après avoir séjourné dans le jingjin, passe dans le méridien principal en y provoquant la plénitude tout en laissant le jingjin en vide.

En cas de plénitude du MTM, on disperse l’énergie perverse au niveau des points douloureux du MTM et tonifie le méridien principal.

« Tous les méridiens ont des vaisseaux secondaires qui les relient à l’épiderme. Quand on est atteint par l’énergie perverse, celle-ci passe d’abord dans les vaisseaux secondaires pour pénétrer ensuite dans les méridiens, les organes, ou pour séjourner dans les muscles et les os… Quand les vaisseaux secondaires sont en plénitude et le méridien en vide, il faut faire des moxas au inn(au méridien) et puncturer le yang (aux vaisseaux secondaires). Quand le méridien est en plénitude et les vaisseaux secon­daires en vide, il faut puncturer le Inn (le méridien) et faire des moxas au yang… » (Suwen chapitre LVI, « l’épiderme ») [14].

« L’énergie perverse pénètre en premier lieu dans les méridiens tendino-musculaires qui sont les plus superficiels des méridiens. Elle gagne ensuite des points ting (jing 井), qui sont des points de Grande Réunion des Énergies inn et yang (Nei King) sur les méridiens Principaux. Elle passe ensuite aux points iu (shu 輸 [输]) qui correspondent à l’énergie extérieure. C’est à ces points iu que l’on peut toucher l’Énergie perverse… » [8].

Ainsi donc, de nombreux auteurs préconisent de puncturer les points jing (ting)et shu (iu)dans toutes les atteintes par le xie.

Point de tonification du méridien principal

On utilise la règle Mère-Fils. Cette théorie permet ainsi de déterminer des points de tonification et de dispersion en fonction de la saison. Les points de tonification et de dispersion habituellement utilisés ne le sont qu’en fonction de leur mouvement et sont en relation directe avec le point racine ben (penn) qui représente le point élément dans le mouvement même. La mère tonifie, le fils disperse. De ce fait, ces points sembleraient n’être réellement efficaces que dans leur mouvement. Intérêt donc de la théorie des points saisonniers qui montre que l’activité énergétique des points varie selon la saison au cours de laquelle le patient est traité [15,20].

Ainsi prenons l’exemple d’une plénitude de Rein (mouvement eau) à traiter en hiver (mouvement eau). Il faut disperser le Fils. Le Fils de l’élément eau est l’élément bois. D’où le point dispersant du Rein en hiver est le point jing (ting)soit le 1Rn ; point tonifiant la Mère : 7Rn (figure 3).

 
Figure 3. Règle mère-fils dans la recherche du point de tonification du Rein en hiver.

Figure 4. Le point jing des Entrailles est au mouvement Métal. Ici 67V sera le point de tonification en hiver mais point dispersant durant la 5e saison.

De la même façon, un vide de Poumon vu en été (mouvement feu) sera traité en tonifiant cette fois la Mère, c’est-à-dire le bois. Piquer donc le point jing (ting) du poumon : 11P, point tonifiant saisonnier. Au printemps, le point de tonification de Vessie sera le 66V et non le 67V, tout comme celui-ci sera dispersant à la 5ème saison (figure 4).

Puncturer les points jing (ting)

Selon la théorie des 5 éléments, le point jing des organes correspond au mouvement Bois et le point jing des entrailles correspond au Métal (figure 3 et 4). Le point jing (ting) est le point de départ de l’énergie wei dans les jingjin. C’est aussi un « carrefour de l’énergie » yin et yang [16].

Puncturer les points shu (iu)

Le point iu est le « point d’embarquement de l’Énergie perverse » [8] et doit être utilisé dans les maladies des articulationsdes os et des muscles [16].

Puncturer les points jing 經 [经] et hé 合

Il faut puncturer le point jing (king) si le jingjin est de nature yin, le point he (ho) si le jingjin est de nature yang. Les points jing (king) ont un rôle considérable dans le traitement des affections liées au xie. Chamfrault insiste sur leurs rôles de débarquement de l’énergie perverse [8]. « C’est le point de concentration et d’arrêt de l’énergie » pour Nguyen Tai Thu [16].

«  Le point king attire l’Énergie perverse vers le passage dans un méridien principal dont le point iu, de son côté, assure la dispersion » [8]. Les points he sont les points d’entrée et de sortie de l’Énergie. Ils permettent de relier l’Intérieur à l’Extérieur.

Selon la loi des 5 éléments, le point he va correspondre à l’humidité pour les méridiens yang. Le puncturer permettra d’évacuer cette énergie perverse, tout comme le point iu le fera pour les méridiens yin. Par ailleurs, n’oublions pas que pour les méridiens yang, les points iu sont des points « vent » qui permettent de chasser l’humidité en utilisant le cycle de domination ge (ke 克). Le tableau I ci-dessous récapitule les différents point shu antiques, points de tonification et dispersion selon la saison.

Tableau I. Les points shu, points de tonification et dispersion selon la saison.

Organesjing (ting)ying (iong)shu (iu)jing (king)he (ho)
Foie1F2F3F4F8F
Coeur9C8C7C4C3C
Maître du coeur9MC8MC7MC5MC3MC
Rate-Pancréas1RP2RP3RP5RP9RP
Poumon11 P10P9P8P5P
Rein1R2R3R7R10R
Tonificationété5e saisonautomnehiverprintemps
Dispersionhiverprintempsété5e saisonautomne
Viscèresjing (ting)ying (iong)shu (iu)jing (king)he (ho)
Vésicule  Biliaire44VB43VB41VB38VB34VB
Intestin  Grêle1 IG2IG3IG5IG8IG
Triple Foyer1TR2TR3TR6TR10TR
Estomac45E44E43E41E36E
Gros  Intestin1 GI2GI3GI5GI11 GI
Vessie67V66V65V60V40V
Tonificationhiverprintempsété5saisonautomne
Dispersion5saisonautomnehiverprintempsété

Puncturer les points d’union des jingjin

On utilisera systématiquement les points de réunion précédemment décrits.

Agir sur les points ashi (points centre-douleur)

L’intérêt de puncturer les points de réunion est de stopper l’énergie perverse et de l’empêcher de gagner les deux autres zones tendino-musculaires couplées.

Les tableaux 3 et 4 récapitulent le traitement complet des jingjin en fonction d’une plénitude ou d’un vide de la zone tendino-musculaire.

Tableau 3. Traitement d’une plénitude de la zone tendino-musculaire.

Plénitude de la zone tendino-musculaire
1. piquer le point de tonification du méridien principal selon la saison.            
2. piquer le point jing (ting).           
3. piquer le point shu (iu)            
4. piquer – le point jing (king) si le jingjin est de nature yin ;
– le point he (ho) si le jingjin est de nature yang.             
5. piquer le point d’union des jingjin.             
  6. disperser les points « ashi » de la zone douloureuse.

En cas de vide du MTM, c’est l’inverse : moxer les points douloureux (points ashi) du MTM et disperser le méridien principal.

Tableau 4. Traitement d’un vide de la zone tendino-musculaire.

Vide de la zone tendino-musculaire           
1. piquer le point de dispersion du méridien principal.           
2. piquer le point jing (ting).           
3. piquer le point shu (iu)           
4. piquer – le point jing (king) si le jingjin est de nature yin,                          
– le point he (ho) si le jingjin est de nature yang.            
5. piquer le point d’union.           
6. moxer les points « ashi » de la zone douloureuse.

 Application thérapeutique

Sans être exhaustif, voici quelques indications thérapeutiques du traitement par les jingjin.

–      Syndrome du canal carpien [17]
–        Périarthrite scapulo-humérale [18]
–        Névralgie cervico-brachiale
–        Épicondylite
–        Rhizarthrose du pouce
–        Maladie de Dupuytren
–        Sciatique de type L5 ou S1
–        Cruralgie

  


Références

1. Nguyen VN. Pathogénie et pathologie énergétique en médecine chinoise. Marseille: Don Bosco; 1971.

2. Nguyen VN. Méridiens tendino-musculaires (jingjin). Revue Française de Médecine traditionnelle chinoise. 1991;148:159-76.

3. Lara J. Les problèmes musculaires traités dans le So-Ouenn. La revue française de médecine traditionnelle chinoise. 1987;122:154-163.

4. Lafont JL, Giraud JP, Taillandier J. Les muscles et les méridiens. Revue Française d’acupuncture. 1986;46:17-31.

5. Taillandier J. Les muscles et les méridiens, l’appareil locomoteur. La revue des séminaires d’acupuncture de l’AFERA, Nîmes 1985;1:43-62.

6. Auteroche B, Navailh P. Le diagnostic en médecine chinoise. Paris: Maloine; 1983.

7. Huangfu Mi, Milsky C, Andrès G. Zhenjui jiayijing, Les tendons des méridiens. Revue française d’acupuncture. 1987;50:45-60.

8. Chamfrault A, Nguyen VN. Traité de médecine chinoise: L’énergétique humaine en médecine chinoise. tome 6. Angoulême: éd. Chamfrault; 1981.

9. Faubert A. Traité didactique d’acupuncture traditionnelle. Paris: Trédaniel; 1977.

10. Guillaume G, Mach Chieu. Rhumatologie (2 volumes). Paris: La Tisserande; 1990.

11. Lebarbier A. Acupuncture pratique. Moulin-les-Metz: Maisonneuve; 1975.

12. Ming Wong. Ling Shu, base de l’acupuncture traditionnelle chinoise. Paris: Masson; 1987.

13. Simatos Salva ME. Réflexions sur l’existence des méridiens tendino-musculaires. Contrepoint. Bulletin de la société d’acupuncture et de stimulothérapie de Toulouse.1987;23:22-27.

14. Chamfrault A. Traité de médecine chinoise: Les livres sacrés de médecine chinoise, tome 2. Angoulême: éd. Chamfrault; 1981.

15. Borsarello JF. Acupuncture. 4è ed. Paris: Masson; 1997.

16. Nguyen TT, Lafont JL. Utilisation thérapeutique des points shu. Méridiens. 1983;61-62:145-157.

17. Stéphan JM. L’acupuncture dans le syndrome du canal carpien. Rôle du jingjin du Maître du Coeur. Méridiens. 1997;108:181-192.

18. Stéphan JM. Intérêt du traitement acupunctural du jingjin de shouyangming dans la périarthrite scapulo-humérale. Méridiens. 1992;97:109-133.

19. Roustan C. Traité d’acupuncture tome 3. Paris: Masson; 1984.

20. Stéphan JM. Traitement informatique de la théorie des Zi Wu Liu Zhu associée à celle des points saisonniers. Application aux techniques thérapeutiques des Jing Jin, des Jing Bie et à la méthode de Yanagiya Soreï. Méridiens. 1991;93,15-63.

21. Esposito B. La physiologie des vaisseaux tendino-musculaires (jingjin). Acupuncture & Moxibustion. 2004 ;3(1),11-16.

Mes remerciements à Pierre Dinouart pour l’insertion des caractères chinois.

Note : les caractères chinois afférents aux mots sont en caractères traditionnels. Ceux entre crochets sont en caractères simplifiés. Tous les mots chinois sont en pinyin excepté pour les citations. Les points shu antiques sont retranscrits aussi en pinyin mais aussi entre parenthèses selon l’Ecole Française d’Extrême Orient (EFEO) chère à George Soulié de Morant. 

Stéphan JM. Les jingjin, Méridiens Tendino-Musculaires ou Muscles des Méridiens. Acupuncture & Moxibustion. 2007;6(2):177-182. (Version PDF)

Stéphan JM. Les jingjin, Méridiens Tendino-Musculaires ou Muscles des Méridiens. Acupuncture & Moxibustion. 2007;6(2):177-182. (Version 2007)