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Anosmie, à propos d’un cas clinique : intérêt de l’acupuncture et techniques associées

Tête d’Orphée en basalte – 460 AEC- Glyptothek – Munich – Allemagne
Tête d’Orphée en basalte – 460 AEC- Glyptothek – Munich – Allemagne

Résumé. Introduction. L’anosmie, secondaire à une destruction du neuroépithélium olfactif peut avoir pour étiologies les rhinites, sinusites liées à des infections virales, les obstructions nasales en rapport avec une allergie, les tumeurs, la destruction des voies centrales comme la maladie d’Alzheimer, la sclérose en plaques ou les traumatismes crâniens. En dehors des traitements liés à l’obstruction du flux nasal, aucune thérapeutique n’a prouvé son efficacité. Qu’en est-il de l’acupuncture et techniques associées ? Méthodes. A partir d’une étude de cas d’une femme de 58 ans présentant une anosmie associée à une agueusie, survenue dix ans auparavant à la suite d’un accident de ski, un protocole de soins s’intéressera à traiter le Mouvement taiyin (Poumons-Rate) et le couple shouyangming – shoutaiyin en électroacupuncture (EA) à une fréquence de 1,2 Hz sur les points sanyinjiao (Rt6), gongsun (Rt4), hegu (GI4), yingxiang (GI20) mais aussi par acupuncture manuelle sur quchi (GI11), zhongfu (P1), shangyang (GI1), yinbai (Rt1), zhangmen (F13), lieque (P7), yintang (M-HN-3), zhongwan (VC12), tianzhu (V10). Ce protocole est discuté à lumière des mécanismes physiopathologiques selon la médecine chinoise, la médecine fondée sur les preuves et également selon l’acupuncture expérimentale. Résultats. L’amélioration des troubles olfactifs et dans une moindre mesure l’agueusie, est obtenue en quelques séances et maintenue de manière durable. L’effet pourrait s’expliquer par une action via les facteurs neurotrophiques, comme le  facteur de croissance nerveuse (NGF) ou le facteur neurotrophique dérivé du cerveau (BDNF). Conclusion. L’acupuncture et EA, sans effets indésirables, peut être une option à envisager dans ces anosmies secondaires.  Mots clés. Anosmie- agueusie – acupuncture – électroacupuncture – taiyin – NGF – BDNF.

Anosmia, about a case study: interest in acupuncture and related techniques

Summary. Introduction. The anosmia, secondary to a destruction of the olfactory neuroepithelium can have for etiologies rhinitis, sinusitis linked to viral infections, nasal obstructions in connection with an allergy, tumors, destruction of the central pathways such as Alzheimer’s disease, multiple sclerosis or head trauma. Apart from the treatments linked to the obstruction of the nasal flow, no therapy has proven its effectiveness. What about acupuncture and related techniques? Methods. Based on a case study of a 58-year-old woman with an anosmia associated with ageusia, which occurred ten years ago following a ski accident, a treatment protocol will focus on treating the Taiyin Movement ( Lung-Spleen) and the shouyangming – shoutaiyin couple in electroacupuncture (EA) at a frequency of 1.2Hz on the points sanyinjiao (SP6), gongsun (SP4), hegu (LI4), yingxiang (LI20) but also by manual acupuncture on quchi ( LI11), zhongfu (LU1), shangyang (LI1), yinbai (SP1), zhangmen (LIV13), lieque (LU7), yintang (M-HN-3), zhongwan (REN12), tianzhu (BL10). This protocol is discussed in light of the pathophysiological mechanisms according to Chinese medicine, evidence-based medicine and also according to experimental acupuncture. Results. The improvement of the olfactory disorders and to a lesser extent the ageusia, is obtained in a few sessions and maintained sustainably. The effect could be explained by an action via neurotrophic factors, such as nerve growth factor (NGF) or brain derived neurotrophic factor (BDNF). Conclusion. Acupuncture and EA, without side effects, may be an option to consider in these secondary anosmias. Keywords. Anosmia – ageusia – acupuncture – electroacupuncture – taiyin – NGF – BDNF. 


Introduction

L’anosmie est la perte complète de l’odorat. De plus, les patients atteints se plaignent souvent d’une agueusie, d’une perte de goût pour la nourriture alors qu’ils ont une perception normale des saveurs salées, sucrées, acides et amères, même s’il leur manque une certaine finesse du goût dépendant largement de l’olfaction.

L’anosmie survient en cas d’œdème intranasal ou d’une autre cause d’obstruction nasale qui empêche l’accès au système olfactif.

Le système olfactif comprend le neuroépithélium et nerf olfactif qui tapissent le toit des fosses nasales, la partie supérieure du septum nasal et des cornets supérieurs (figure 1) ; les bulbes et tractus olfactifs qui entrent en contact avec les nerfs olfactifs ; les aires corticales et sous-corticales olfactives avec les stries médiales qui se dirigent vers les noyaux septaux de l’aire sous-calleuse, les stries latérales qui s’orientent vers la face médiale des lobes temporaux et les stries intermédiaires qui aboutissent dans les tubercules olfactifs [[1]].

Figure 1. Le nerf olfactif (coloré en jaune) Par Patrick J. Lynch, medical illustrator — Patrick J. Lynch, medical illustrator, CC BY 2.5, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=1498125.

Le nerf olfactif est le premier nerf crânien. Son rôle, uniquement sensoriel, est de véhiculer l’odorat. Chez l’homme, le nerf olfactif prend naissance au niveau de la muqueuse olfactive dans la partie antérosupérieure de la cavité nasale. Il traverse la plaque criblée de l’os ethmoïde et innerve le bulbe olfactif situé à la base du cerveau. Notons que le nerf olfactif présente la particularité d’avoir des neurones ayant la possibilité de se régénérer et qu’il est centripète en envoyant les informations de la périphérie vers le centre.

Les étiologies principales comprennent donc les destructions de ce neuroépithélium olfactif (rhinite atrophique, sinusite chronique, les infections virales, comme le SARS-CoV-2), l’obstruction nasale (rhinite allergique, polypose nasale), tumeurs (cause rare), destruction des voies centrales comme la maladie d’Alzheimer, la sclérose en plaques et les traumatismes crâniens [[2]].

Ainsi, l’anosmie apparaîtrait dans 7% de tous les traumatismes crâniens et dans 30% des traumatismes crâniens graves avec fractures de l’ethmoïde ou lésions des zones olfactives [[3]].

Certains médicaments aussi peuvent favoriser une anosmie chez les patients sensibles.

Tous les patients doivent bénéficier d’une tomodensitométrie (TDM) de la tête (comprenant les sinus) avec injection de produit de contraste pour éliminer la possibilité d’une tumeur ou d’une fracture du plancher de la fosse antérieure du crâne. L’IRM est également utilisée pour rechercher des lésions intracrâniennes et peut également être nécessaire, en particulier chez les patients ne présentant aucune pathologie nasale ou sinusienne lors de la TDM.

Si les causes spécifiques peuvent être traitées avec un odorat qui peut être récupéré plus ou moins, il n’existe malheureusement aucun traitement efficace de l’anosmie. Qu’en est-il de l’acupuncture et des techniques associées ?

Présentation d’un cas clinique

Mme B. Martine, 58 ans, est vue pour la première fois le 15 mai 2019. Elle se plaint d’anosmie et d’agueusie survenue à l’hiver 2009 à la suite d’un accident de ski ayant par ailleurs engendré une fracture du fémur droit. Elle est veuve, ménopausée depuis 2013, après avoir eu trois enfants. On note dans ses antécédents une allergie aux poils de chien, chat, pomme et lidocaïne qui a déclenché un œdème de Quincke. Elle bénéficie d’un traitement anti-dépresseur escitalopram 5 mg, nébivolol en raison d’une hypertension artérielle et de simvastatine en rapport avec une hypercholestérolémie athérogène.

Elle présente également une asthénie et a tendance à la constipation. Son indice de masse corporel est normal à 22 (1m60 pour 56kgs). Elle présente une capsulite rétractile de l’épaule gauche depuis six mois dont elle ne souffre pas trop, mais qui limite la fonction. L’agueusie est globale mais elle arrive à détecter toutes les saveurs (sucrées, salées, acides et pimentées), même si elle est incapable de déterminer à quoi cela correspond. Elle se dit plus ennuyée par l’anosmie. Son odorat a totalement disparu.

Le bilan ORL complet est revenu négatif : pas de polypose naso-sinusienne, pas d’obstruction des fosses nasales. Cependant, malgré l’imagerie médicale (IRM et tomodensitométrie nasosinusienne) négative, l’otorhinologiste s’orientait de ce fait vers une lésion des nerf olfactifs lors de son accident de ski et non un problème allergique.  

Le diagnostic chinois objective une langue pâle avec empreintes des dents. Les pouls sont faibles (ruo), vide (xu), mais interprétation à caution du fait de la prise du bêtabloquant.  On peut s’orienter selon la différenciation des syndromes (bianzheng) vers un Vide de qi des Poumons associé à un Vide de qi de Rate. Bref, il s’agira de traiter le Grand Méridien, encore appelé selon les auteurs Mouvement ou Niveau Energétique, taiyin (Poumons-Rate) et le Méridien Gros Intestin (shouyangming) couplé au Méridien des Poumons (shoutaiyin). Les points sanyinjiao (6Rt), gongsun (4Rt), hegu (4GI), yingxiang (20GI) sont stimulés pendant 20 mn par électroacupuncture (stimulateur électrique Agistim duo Sédatelec® à une intensité supportable par la patiente ; fréquence 1,2Hz ; durée d’impulsion 500µs) ; par acupuncture manuelle avec recherche du deqi pour certains points : quchi (11GI), zhongfu (1P), shangyang (1GI), yinbai (1Rt), zhangmen (13F), lieque (7P), yintang (M-HN-3), zhongwan (12VC), tianzhu (10V).

Revue le 23 mai, elle dit avoir un soupçon de reprise d’odorat, car a senti pour la première fois l’odeur du maroilles (fromage à odeur caractéristique et saveur corsée dont la production et la transformation s’effectuent dans la Thiérache française), et puis la litière de son chat. Mais l’agueusie est toujours présente. Le même traitement est pratiqué. Elle revient en septembre, juste à la fin de l’été. Elle est ravie car elle parvient pour la première fois depuis 10 ans à sentir les odeurs de la lavande, du citron et de la fraise en plus de l’odeur du maroilles et des excréments de son chat. L’agueusie est toujours là. Une autre séance en octobre et en janvier 2020 n’apporte pas plus d’amélioration, malgré le traitement identique. En revanche à la dernière séance du 6 février, si le trouble de l’olfaction n’a pas été davantage amélioré, on avance sur l’agueusie, car enfin le goût de la banane est revenu. Au terme de ces quelques semaines de traitement, le résultat est tangible et permet à M. B d’apprécier à nouveau la nourriture. D’autres séances sont programmées à distance, après la crise de la pandémie Covid-19.

Discussion

Quels sont les mécanismes physiopathologiques à l’origine de l’anosmie selon la médecine chinoise ?

Pourquoi ce choix des points à puncturer ? Quels sont les mécanismes d’action théoriques à l’origine d’une éventuelle efficacité de l’acupuncture et techniques associées ? Une preuve est-elle fournie selon les essais comparatifs randomisés à la lumière de la médecine factuelle (evidence based medicine) ? Autant de questions auxquelles, nous essayerons de donner des éléments de réponse.

Tout d’abord voyons l’anosmie selon les théorie de la médecine chinoise.

L’anosmie selon la Médecine Chinoise

Mécanismes physiopathologiques

Le jing (l’Essence, la quintescence) hérité par les parents à la conception, qui obéit à des cycles de huit ans chez l’Homme et  sept ans chez la femme, est à la base du qi du Rein, lié à yuanqi (qi Originel). Le zongqi, dit « qi Ancestral » qui a aussi le sens de fondamental, d’essentiel est produit par le guqi (qi des aliments, mis en circulation par la Rate et l’Estomac) et sa combinaison avec l’air inhalé par les Poumons. Zongqi renforce la fonction du Poumon et celle du Cœur sur la circulation du Sang. Sous l’action du yuanqizonqi se transforme en zhenqi qui se présente sous deux formes : le yinqi (Energie nourricière) et le weiqi (Energie de défense). Yinqi accomplit une révolution en 24h dans les Méridiens en commençant, selon le Lingshu16 au Poumon à trois heures du matin (« la grande circulation énergétique ») [[4]].

L’anosmie est donc selon la Médecine Chinoise en rapport avec zonqi, mais aussi le jing du Méridien Poumon [[5]]. Ainsi, dans chapitre 4 du Huangi Neijing Suwen, le Poumon est associé au nez, tout comme il est précisé plus loin dans le chapitre 5 : « L’Ouest engendre la sécheresse qui produit le Métal dont la saveur âcre nourrit le poumon. Le poumon nourrit l’épiderme qui sustente le rein, il domine le nez… » [[6]]. Il faut aussi noter que l’olfaction est indissociable du goût comme le note le Lingshu au chapitre 4 : « Le sang et le souffle des douze méridiens (jingmai) et des 365 luo montent tous au visage et passent par les cavités. Le souffle du yang essentiel (jing yangqi) monte se déverser au yeux et fait la vision ; son souffle séparé (bieqi) va à l’oreille et fait l’audition ; son souffle général (zongqi) monte pour sortir au nez et fait l’olfaction ; son souffle trouble sort à l’estomac, va aux lèvres, à la langue et fait  la gustation. » [[7]].

Traitements proposés selon les auteurs

Tan Trung explique que « dans les troubles de l’olfaction, s’observe une perte de connexion des orifices nécessitant le rétablissement de l’équilibre énergétique du Poumon et du Gros Intestin ». Il préconise alors du fait que le Poumon commande le yin, de traiter le Gros Intestin (yang) par les points 4GI (hegu) et 20GI (yingxiang) ». Le jing du Poumon (l’Essence ou la quintessence du Poumon) entretient l’odorat, d’où à tonifier. Le jing de la Rate, liée au Poumon selon le système Mère-Fils va également intervenir dans le goût, à tonifier également [[8]].

Cygler propose de son côté dans le tableau de « l’anosmie-poumon » de puncturer 20GI (yingxiang), 19GI (kouheliao), 9P (taiyuan), 17VC (shanzhong) et 30E (qichong) et d’y associer 42V (pohu) dans le tableau de « l’anosmie-métal » en rapport avec atteinte de « l’âme viscérale » po du Poumon, le 52V (zhishi), 7GI (wenliu) et 6P (kongzui) en cas d’état dépressif [[9]].

Pour Fumagalli et Nguyen, le Niveau Énergétique taiyin (Poumons-Rate) avec la prééminence du Poumon sur la Rate en déficience explique l’anosmie. Il faut renforcer l’organe Poumon et éventuellement l’organe Rate pour agir sur l’agueusie. Ils indiquent comme points à utiliser de ce fait : 20GI (yingxiang), neiyingxiang (M-HN-35/Ex-HN-9) point hors méridien à l’intérieur du nez, 23VG (shangxing) et 4GI (hegu), avec pour l’agueusie le 23VC (lianquan) et shanglianquan (M-HN-21) sur la ligne médiane de la langue et 7MC (daling) [[10]].

Essais et cas  cliniques

Il n’existe à ce jour aucun essai comparatif randomisé concernant l’anosmie complète. En revanche, la littérature nous offre quelques études de cas cliniques. Ainsi Putensen présente en 1956 le cas d’une patiente de 15 ans anosmique et guérie en une seule séance. Les points utilisés : 4GI (hegu), 20GI (yingxiang), 22VG (xinhui), 8V (luoque), 9V (yuzhen) et 10V (tianzhu) [[11]].

De Smul en 1987 traitait une série de dix-neuf patients par électroacupuncture (EA) à basse fréquence pendant des séances de 10 mn aux points 4GI et 20GI. La guérison fut définitive pour huit d’entre eux (42%). Les onze autres n’avaient pas de changements ou insuffisants [[12]].

Fumagalli et al. décrivaient trois cas cliniques avec une anosmie en rémission pour un cas et guérison complète pour les deux autres en utilisant la thérapeutique décrite plus haut [10].

Yang et al. en 1999 ont traité vingt-trois cas de rhinite atrophique dont l’un des symptômes était l’anosmie associée à une sécheresse et atrophie de la muqueuse nasale. Les points utilisés yintang et bitong/shangyingxiang (M-HN-14 / Ex-HN-8) permettaient d’obtenir une guérison chez dix patients, une amélioration significative chez sept autres et inefficacité chez les six patients restants [[13]].

Enfin le dernier cas clinique retrouvé dans la littérature concerne une femme de 55 ans sans antécédents particuliers, hormis la perte d’odorat deux ans avant la séance d’acupuncture. Aucune allergie. On note toutefois une hypercholestérolémie nécessitant la prise quotidienne d’atorvastatine. Le bilan ORL et neurologique était normal. Yintang (M-HN-3), 20GI (yingxiang) et 23VG (shangxing) permirent une guérison complète en une semaine. Revue sept et vingt-mois mois plus tard, la guérison persistait [[14]]. Le tableau I récapitule tous les points préconisés dans toutes les études. On pourra remarquer que les points communs à ces études est l’utilisation quasi constante de 4GI (hegu) et 20GI (yingxiang).

Tableau I. Les points utilisés selon les auteurs. EA = électroacupuncture.

Tan Trung [8] 4GI (hegu), 20GI (yingxiang)
Cygler [9]20GI (yingxiang), 19GI (kouheliao), 9P (taiyuan), 17VC (shanzhong), 30E (qichong) ; 42V (pohu), 52V (zhishi), 7GI (wenliu), 6P (kongzui)
Fumagalli, Nguyen [15]20GI (yingxiang), neiyingxiang (M-HN-35/Ex-HN-9), 23VG (shangxing), 4GI (hegu), 23VC (lianquan), shanglianquan (M-HN-21),7MC (daling).
Putensen [11]4GI (hegu), 20GI (yingxiang), 22VG (xinhui), 8V (luoque), 9V (yuzhen) et 10V (tianzhu)
De Smul [12]4GI (hegu), 20GI (yingxiang) en EA basse fréquence
Yang et al. [13]yintang et bitong/shangyingxiang (M-HN-14 / Ex-HN-8)
Michael [14]yintang (M-HN-3), 20GI (yingxiang) et 23VG (shangxing)

 Commentaires

On sait que le neuroépithélium olfactif a la capacité unique de se régénérer. Tous les types de cellules épithéliales olfactives, y compris les neurones récepteurs réels, vont se régénérer à partir des cellules basales après une blessure ou lors d’un renouvellement cellulaire naturel, et cela se réalise tous les trois à six mois, à condition que les cellules basales restent saines. Toutes les troubles olfactifs liés à l’obstruction du flux nasal, comme une rhinosinusite chronique, une  rhinite allergique, une polypose ou même une tumeur peuvent être traités avec plus ou moins de succès. En revanche, comme dans ce cas clinique, une perte sensorielle secondaire aux lésions des nerfs olfactifs, des récepteurs olfactifs au bulbe olfactif en passant par les centres corticaux, comme un traumatisme crânien, les toxines, la démence, la maladie d’Alzheimer, la sclérose en plaques ne se prêtent généralement pas au traitement [[15]]. Et pourtant comme on peut le constater, il est possible d’avoir un résultat.

Dans ce cas clinique, le terrain allergique et les médicaments n’ont pas été retenus comme causes possibles de l’anosmie. En effet, madame B. prend de l’escitalopram, simvastatine et nébivolol. Seul l’escitalopram peut entraîner un effet indésirable peu fréquent ((≥ 1/1000 à < 1/100) : une dysgueusie. Les autres molécules n’engendrent ni anosmie, ni agueusie. De ce fait, le traumatisme violent lié à l’accident de ski a été retenu comme cause.

On peut se poser la question des mécanismes d’action théoriques de l’action de l’acupuncture et techniques associées ?

Acupuncture expérimentale

Aucune étude expérimentale sur animal n’a été réalisée concernant l’anosmie.

Mais, on peut penser que la régénération du nerf olfactif, que l’on sait possible, peut être en rapport avec des facteurs de croissance, comme le facteur de croissance nerveuse (Nerve Growth Factor – NGF), le facteur neurotrophique dérivé du cerveau (BDNF – brain-derived neurotrophic factor).

Le facteur de croissance nerveuse (NGF) est membre de la famille des facteurs neurotrophiques qui peuvent prévenir la mort des cellules nerveuses. Le NGF exerce son action sur la croissance et la survie des neurones sensoriels et sympathiques périphériques et sur un certain nombre de neurones cérébraux, en particulier les neurones cholinergiques du système nerveux central [[16]].

Le NGF peut exercer des effets neurotrophiques sur les cellules nerveuses lésées et favoriser ainsi la neurogenèse, processus de génération des neurones à partir de cellules souches. Durant un processus de régénération, le NGF est capable de favoriser la récupération fonctionnelle des cellules nerveuses lésées, de stimuler la prolifération et la différenciation des propres cellules souches du patient et réguler la réponse inflammatoire locale. Et ensuite le BDNF peut prendre le relais. Ces facteurs neurotrophiques peuvent ainsi s’opposer à la dégénérescence neuronale comme la maladie d’Alzheimer, la sclérose en plaques et les polyneuropathies diabétiques [[17],[18]].

Il a été observé par exemple que dans les séquelles de traumatismes vertébro-médullaires, dans la sclérose en plaques ou la maladie de Parkinson, l’électroacupuncture peut accélérer la régénération axonale avec stimulation du facteur neurotrophique NT-3, du BDNF et du NGF [19-23]. 

Mais beaucoup plus intéressant est l’apport de l’EA sur les neurones sensoriels.

Les neurones sensoriels constituent le premier niveau cellulaire du système nerveux de la perception. Via la transduction, le signal physique comme la lumière, le son, etc.. est converti en signal biochimique puis transmis à un neurone postsynaptique qui convertira à son tour le message en signal nerveux [[24]].

Les photorécepteurs comme les cônes, les bâtonnets, sont un des meilleurs exemples qui traduit le photon en un signal neurochimique.

Dans une étude expérimentale sur un modèle de rats atteints de rétinite pigmentaire héréditaire, l’utilisation de l’EA à la fréquence de 2Hz pendant 25 minutes et durant onze jours consécutifs versus un groupe de rats témoins non traités a permis d’observer son action neurotrophique sur les photorécepteurs rétiniens. L’EA engendre une  augmentation de l’expression du facteur de croissance nerveuse (NGF) et de son récepteur tyrosine kinase A (TrkA) (figure 2) ; du facteur neurotrophique dérivé du cerveau (BDNF) et de son tyrosine kinase B. De surcroît, l’EA améliore la vascularisation par action sur le facteur de croissance endothélial vasculaire (VEGF) au niveau de la rétine. De ce fait, l’EA retarde la perte de cellules rétiniennes, par action sur les facteurs neurotrophique (NGF, BDNF) et/ou de leur récepteurs [[25]].

Figure 2. Structure du site de liaison du facteur de croissance nerveuse (NGF) sur son récepteur tyrosine kinase A (TrkA) [[31]].

Aucune étude expérimentale n’a été réalisée sur l’action de l’acupuncture ou de l’EA sur le système olfactif, mais néanmoins compte-tenu de l’action de l’EA sur les photorécepteurs, et en raison de nombreuses études montrant que la restauration de l’olfaction chez l’animal fait intervenir les facteurs neurotrophiques : NGF, BDNF [26-30], on peut émettre l’hypothèse que l’acupuncture et l’EA aient une action similaire sur le système olfactif.

Conclusion

Ce cas clinique met en lumière l’intérêt de l’acupuncture et de l’électroacupuncture dans une pathologie oubliée de la pharmacologie occidentale. Aucune thérapeutique n’est proposée pour ces anosmies liées à une perte sensorielle secondaire aux lésions du système olfactif. Or il apparait que les points 4GI (hegu) et 20GI (yingxiang), points communs à toutes les études offrent une amélioration sensible de l’olfaction, d’autant plus active s’ils sont stimulés par EA à une fréquence basse de 1,2Hz à 500µs (équivalent à 2Hz pour une durée d’impulsion de 300µs) comme démontré dans notre cas clinique. On notera aussi qu’il est possible d’avoir une action sur l’agueusie. La théorie physiopathologique laisse supposer que le mécanisme d’action se ferait via les facteurs neurotrophiques, comme le  facteur de croissance nerveuse (NGF) ou le facteur neurotrophique dérivé du cerveau (BDNF). En conclusion, l’acupuncture et l’EA sont une option à envisager dans ces anosmies secondaires, à dissocier des anosmies congénitales isolées et syndromiques comme le syndrome de Kallmann-De Morsier. On peut espérer qu’une étude comparative randomisée puisse être réalisée un jour selon les normes de la médecine factuelle. Notons toutefois qu’une étude clinique de cohorte (n=50) portant à la fois sur hypo et anosmie post-virale (datant de 1 à 96 mois) utilisant 20GI (yingxiang) et EX-HN8 (shangyingxiang) a montré une amélioration statistiquement significative (p=0,031) de la fonction olfactive chez onze patients traités par acupuncture contre quatre patients dans le groupe témoin sans traitement placebo [[32]].


Références

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[24]. Stéphan JM. Acupuncture, récepteurs transmembranaires à tyrosine-kinases, à cytokines et transduction. Acupuncture & Moxibustion. 2007;6(1):79-86.

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[27]. Spilker C, Nullmeier S, Grochowska KM, Schumacher A, Butnaru I, Macharadze T, Gomes GM, Yuanxiang P, Bayraktar G, Rodenstein C, Geiseler C, Kolodziej A, Lopez-Rojas J, Montag D, Angenstein F, Bär J, D’Hanis W, Roskoden T, Mikhaylova M, Budinger E, Ohl FW, Stork O, Zenclussen AC, Karpova A, Schwegler H, Kreutz MR. A Jacob/Nsmf Gene Knockout Results in Hippocampal Dysplasia and Impaired BDNF Signaling in Dendritogenesis. PLoS Genet. 2016 Mar 15;12(3):e1005907.

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Stéphan JM. Anosmie, à propos d’un cas clinique : intérêt de l’acupuncture et techniques associées. Acupuncture & Moxibustion. 2020;19(1):24-30.

Les luomai 絡脉 [络脉] ou Vaisseaux luo

Mise au point                                 

 OBJECTIF : Connaître à la lumière de traductions (françaises) des Textes classiques le trajet, la structure et l’utilisation thérapeutique des luomai.           

             Les luomai sont des Vaisseaux Secondaires comme les jingjin et les jingbie. Il s’agit de comprendre leur apparition dans la Médecine Traditionnelle Chinoise de manière épistémologique, de connaître leur trajet ainsi que la symptomatologie occasionnée par leur atteinte et de savoir les utiliser dans des pathologies courantes.

Si le rôle des méridiens tendino-musculaires est relativement clair [1], il n’en n’est pas de même pour les méridiens distincts [2] ni pour les méridiens luo.

Danses traditionnelles – Lijiang – Yunnan -Chine

Un peu de chinois

Nous allons rencontrer différents termes chinois dont jingmaijingluoluomaibieluo, jingbie et il nous a paru important de revenir à la définition de ces termes [3].

  • Luo, NR7271, 絡 [络] : filet, réseau, lier ensemble […]. En MTC : ramification des circulations ordonnées par les méridiens, jing, 經, qui se subdivisent pour se partager l’espace corporel, de la profondeur vers la superficie. Trajets spécifiques mettant en relation deux méridiens couplés, ou un méridien avec un organe ou une région corporelle. [&] Prendre une relation, resserrer les liens avec un organe, un trajet ou un territoire (spécialement en parlant d’un méridien).
  • Mai, NR7966-7557, 脉-脈 [脉] : vaisseau sanguin, veine ou artère, pouls, pulsation. En MTC : réseau de l’animation perceptible des pouls, toutes les circulations du sang-et-des-souffles dont le déploiement est sous la dépendance du coeur. La partie du corps liée au coeur. Dans jingmai (經脈) [经脉] plus spécifiquement les méridiens.
  • Bie, NR9005, 別 : diviser, séparer. Quitter, se séparer […]. Autre, distinct ; différent, spécial. Particulièrement, spécialement. En MTC : distinction, séparation (par exemple du clair et du trouble), détachement d’un courant depuis un méridien vers un territoire sous son autorité ou avec lequel il renforce ses relations, jingbie, 經別 ou bieluo, 別絡.
  • Jing, NR2081, 經[经] : chaîne d’un tissu ; route orientée dans le sens sud-nord. En MTC : méridien, norme de la circulation des souffles et de la constitution organisée des territoires corporels ; il y a 12 zhengjing, 正經, méridiens réguliers et 8 qijing, 奇經, méridiens extraordinaires.

A la source des Textes Classiques et problématique

Le chapitre X « jingmai » du Huangdi neijing lingshu [4] et le livre II du Zhenjiu jiayijing « Les douze méridiens, les luo et les branches distinctes » [5] donnent dans une première partie une description du trajet des 12 méridiens principaux, des signes par attaque externe, des signes par atteinte interne et une description des pouls dans l’ordre de circulation de rongqi (énergie nourricière). Plus loin et dans les mêmes chapitres, il nous est dit « les 12 jingmai circulent en profondeur dans l’espace de la répartition de la chair. Ils sont invisibles, […]. Quant aux autres vaisseaux émergeants et visibles, ils appartiennent tous au groupe des luomai [&]. Les jingmai ne sont pas visibles, […] Quant aux vaisseaux décelables, ils sont tous des luomai ».

Le Zhenjiu jiayi jing II-1 explique que toute maladie s’installe d’abord dans les luo des douze méridiens après ouverture des couli. Si ce pervers ne part pas, il se propage entre les méridiens, et s’il ne part toujours pas, il se propage entre chaque entraille et s’amasse dans les intestins et l’estomac. La problématique vient de la difficulté à traduire le terme luo qui selon les auteurs peut correspondre à un jingbie.

Trajet et structures

Les trajets de 15 luobie sont décrits dans le chapitre X du Huangdi neijing lingshu et le chapitre II du Zhenjiu jiayi jing, mais ces chapitres n’abordent pas le daluo de l’estomac qui est décrit dans le Suwen XVIII et mis en relation avec zongqi. De cette description, nous pouvons en déduire que tous les points sont proches des chevilles ou poignets (tableau I).

Un commentaire du Zhenjiu jiayijing précise « qu’ici on ne dit pas luo, mais bie, ce qui veut dire séparer ou trajet séparé parce qu’au niveau de ce point (le luo) se sépare de son méridien propre pour aller au méridien voisin ». Le Zhenjiu dacheng traduit par Nguyen VN donne dans le chapitre « mouvements des 3 yin et 3 yang » les mêmes trajets que le Lingshu et utilise le terme luomai. Plus loin, le même Zhenjiu dacheng cite 3 versions de la « chanson des 15 luomai » dans lesquelles est utilisé le terme bieluo (luo distinct), les trajets sont les mêmes [1,4,-7]. On notera donc l’incohérence des diverses traductions : un jingbie dans certains cas pourra être considéré comme luo transversal ; dans d’autres cas le jingbie pourra être un luo longitudinal. Dans la traduction de Milsky et Andrès [5] les vaisseaux secondaires représentent les vaisseaux luo. De même Husson qui appelle les vaisseaux secondaires, « vaisseaux de liaison » ou « grandes liaisons » selon le cas [8]. Auteroche et Navailh appellent les grosses ramifications « bieluo » alors que les petites ramifications sont nommées « fuluo » et « sunluo », tout en les différenciant des jingbie [9].

Soulié de Morant considère que les méridiens sont couplés par les méridiens luo transversaux, y compris le renmai et dumai qu’ils nomment ligne médiane : « Ces passages sont les émissaires réguliers du flot d’énergie d’un méridien dans celui avec lequel il est couplé& On a constaté de plus qu’en agissant sur un certain point de chaque méridien, quand ce méridien était trop plein, on provoque une baisse de pression dans ce méridien et une augmentation proportionnelle dans celui avec lequel il est couplé&. Ces points de passage, et les canaux qui les relient au méridien couplé sont appelés luo ou luo-mai, terme employé pour tous les vaisseaux secondaires et canaux de retour, veines, etc.. Chaque méridien possède un point et un vaisseau secondaire de ce genre ; les deux lignes médianes en ont un chacune » [10]. Borsarello parle des maladies des méridiens profonds (jingbie). Selon lui, les maladies des jingbie provoquent des algies intermittentes que l’on traite par les points he. Par contre, il distingue les vaisseaux luo, qu’il nomme méridien de transfert. « Ce sont des liaisons qui permettent le passage entre méridiens dits « couplés » (CO-IG, VE-RE, MC-TR, VB-FO, PO-GI, ES-RA) et qui n’est pas réservé à tous les méridiens. Il n’y a pas de passage, en effet, entre IG et VE, entre GI et ES » [11].

Cobos et Vas parlent des 15 luomai correspondant aux 12 méridiens principaux, à celui du renmai, du dumai et du grand luo de Rate. D’autre part, ils les différencient en 12 luomai principaux ou longitudinaux et 12 luomai secondaires ou transversaux [12]. Les vaisseaux luo longitudinaux, sont comme les jingbie couplés en biao/li, assurant une régularisation entre le méridien principal et la profondeur (entraille ou organe : zangfu). Ils correspondent aux 12 méridiens principaux auxquels on ajoute le luo longitudinal du Vaisseau Gouverneur, du Vaisseau Conception et le Grand luo du Méridien de Rate-Pancréas qui naît au RA21 (dabao). Leurs points de départ sont situés au point luo. Le point luo est aussi le point de départ des vaisseaux luo transversaux qui est en communication avec le méridien yang ou yin couplé et vice-versa : le point luo sert alors de passage de l’énergie en excès d’un méridien perturbé vers le méridien couplé. On utilisera en même temps les points yuan (source) pour attirer l’énergie perverse dans ce méridien.

Symptomatologie

Le mécanisme d’atteinte des vaisseaux luo est clair : « Lorsque le pervers s’installe dans le corps, il loge d’abord nécessairement dans la peau et les poils. S’il reste et ne part pas, il pénètre et loge dans les sunluo ; s’il reste et ne part pas, il pénètre et loge dans les vaisseaux luo (luomai) ; s’il reste et ne part pas, il pénètre et loge dans les méridiens (jingmai), il entre à l’intérieur se joindre aux cinq organes et se diffuse dans l’estomac et les intestins. Si le yin et le yang sont affectés en totalité, les cinq organes seront finalement blessés. Tel est l’ordre de pénétration du pervers à partir de la peau (pi) et des poils jusqu’aux cinq organes, et s’il en est ainsi on traite par le méridien. Or, lorsque le pervers s’installe dans la peau et les poils, pénètre et loge dans les sunluo, reste et ne part pas, il les obstrue et empêche toute communication, mais ne peut pas pénétrer dans les méridiens jing. Il déborde dans les grands luo et donne naissance à des maladies extraordinaires (qibing). Le pervers qui s’installe dans les grands luo se déverse de gauche à droite et de droite à gauche. En haut et en bas, à gauche et à droite, il offense les méridiens (*) et se propage dans les quatre membres. Son souffle n’a pas d’endroit fixe et ne parvient pas jusqu’aux points des méridiens (jingshu). [Dans ce cas on a recours à la puncture quis’appelle la piqûre miu. [La grande piqûre (juci) puncture le méridien, la piqûre miu puncture les luo] (**) » [5].

(*) : Le Suwen zhuzheng fawei dit :  » en fait, il ne peut pas y pénétrer ».

(**) : Le caractère miu signifie « différent ». [&] Le Suwen zhizi dit : « Endroit miu, cela signifie endroit différent. Ceci veut dire que les douleurs des méridiens sont profondes et se situent à l’intérieur (li) et les douleurs des vaisseaux luo sont dans les ramifications et se situent horizontalement ».

Par ailleurs, le Lingshu X et le Zhenjiu jiayi jing II donnent une description des symptômes en cas d’atteinte par le Pervers et une proposition thérapeutique (tableau I). « Les 15 luo cités sont décelables en cas de plénitude et en cas de vide, ils sont cachés en profondeur, donc invisibles ». Cela signifierait que ces points luo sont décelables lorsque l’énergie perverse y est en plénitude, ils s’affaissent et deviennent invisibles lorsque l’énergie essentielle y est en vide [4,5].

Tableau I. Comparaison des symptômes et traitement selon les Textes.

Luo citéSymptômes et traitement dans LS-X et JYI-II » Les 12 méridiens, les luo et les branches distinctes « Symptômes et traitement dans JYI-V » La piqure miu « 
ShoutaiyinPlénitude (+) : chaleur apophyse radiale et paume de mainVide (-) : bâillement fréquents, étirement des épaules, pollakiurie.PO7  
Shoushaoyin(+) : oppression thoraco-abdominale
(-) : anarthrie
CO5  
Shoujueyin(+) : douleurs cardiaques
(-) : raideur cervicale
MC6  
Shoutaiyang(+) : relâchement articulation du coude avec trouble de la motilité
(-) : eczéma interdigital jusqu’à verrues
IG7  
Shouyangming(+) : douleurs dentaires, surdité
(-) : froid aux dents, obstruction diaphragmatique
GI6Si le Pervers s’installe : plénitude thorax, dyspnée.Si pervers s’installe : surditéGI1
Shoushaoyang(+) : contracture du coude
(-) : laxité du coude
TR5Si le Pervers s’installe : bi du larynx, enroulement de la langue, bouche sèche, anxiété, douleur bras.TR1
Zutaiyang(+) : obstruction nasale, céphalées, dorso-lombalgies
(-) : épistaxis
VE58d’où part un vaisseau vers zushaoyin.Si le Pervers s’installe : céphalées, nucalgie, douleurs épaules
Si Pervers : spasmes, contractions dorsales et internes
VE67
Pt ashi paraverté-bral
Zushaoyang(+) : pieds glacés
(-) : impossibilité de se mettre debout après position assise, trouble de la marche ;
VB37Si atteinte par Pervers : douleurs latérothoraciques dyspnéisantes, sueur
Pervers : coxalgie rebelle
VB44
ZuyangmingJueni : blocage douloureux de la gorge, aphasie soudaine
(+) : diankuang (folies)
(-) : paralysie des membres inférieurs, atrophie jambe
ES40  
ZutaiyinJueni : troubles gastro-intestinaux
(+) : vives douleurs abdominales
(-) : ballonnement abdominal
RA4Si Pervers lombalgie à irradiation abdominaleVG2
ZushaoyinJueni : inquiétude
(+) : rétention urinaire
(-) : lombalgies
RE4Si Pervers s’installe : douleurs au coeur, ballonnement, plénitude thorax.RE2
Si Pervers : dysphagie douloureuse, colèreRE1
ZujueyinJueni : inflammation testicules
(+) : allongement de la verge
(-) : prurit génital
FO5Si Pervers s’installe : hernie douloureuse.FO1

Proposition thérapeutique

Dans notre précédent article [2] nous avons décrit la proposition thérapeutique s’appliquant aux jingbie utilisant la piqûre miu, mais nous avions émis aussi l’hypothèse que cela pouvait s’appliquer aussi aux vaisseaux luo.

Partant du sens du terme luo-communication, des contradictions des traductions, et des textes plus modernes [13,14], nous pouvons faire les propositions thérapeutiques suivantes :

 – Transfert sur le méridien de communication (luo transverval) : les points luo traitent les troubles des régions desservies par le méridien de communication [13] et Michau [14] propose de les utiliser pour agir sur le méridien correspondant, sur le méridien controlatéral, sur le méridien controlatéral couplé en midi-minuit ; les signes justifiant cette indication sont les signes locaux (tableau 1), et c’est sans doute là que la piqûre miu a sa place. On peut aussi proposer la technique luo-yuan : utilisation du point yuan (source) couplé au point luo. Le point luo sert alors de passage de l’énergie en excès d’un méridien perturbé vers le méridien couplé. On utilisera en même temps les points yuan pour attirer l’énergie perverse dans ce méridien. Par exemple, une affection du shou shaoyin sera traitée par puncture de son point luo CO5 (tongli) et par le point yuan IG4 (wangu). Ici, le point yuan sert à favoriser le passage de l’énergie perverse du méridien du coeur vers le méridien couplé IG.

–        Communication biaoli (luo longitudinal) : les points luo permettent d’équilibrer les deux méridiens ou les deux viscères couplés en biaoli, technique luo-yuan [13,14].

–        Deadman et Al-Khafaji [13] proposent d’utiliser les points luo dans le traitement des troubles psychiques et émotionnels, car ces troubles, présents dans les indications de beaucoup de points, le sont systématiquement dans la symptomatologie des points luo.

Ces indications sont résumées dans le tableau II. Nous pouvons d’emblée remarquer que les signes attribués au méridien sont les troubles par plénitude décrits dans le tableau I.

Tableau II. Orientation décisionnelle, liste non exhaustive, certains symptômes pouvant être mis dans plusieurs colonnes [4,5,13].

 Troubles du méridienTrouble du coupléa) biaolib) midi-minuitTroubles psychiques
PO7chaleur de l’apophyse radialea) pathologies du nez (congestion, polypes), de la gorge, douleur dentaire
b) céphalées, raideur de nuque
mauvaise mémoire, propension au rire
GI6douleur dentaire, surdité, acouphènesa) oedèmes, ascite
b) miction difficile, oedèmes, ascite
délire maniaque
ES40jueni : blocage douloureux de la gorge, aphasie soudainea) diarrhée avec aliments non-digérés
b) abcès du sein. Miction difficile, oedèmes, ascite, douleur entre l’annulaire et l’auriculaire
troubles maniaco-dépressifs, se déshabille et court, voit des fantômes
RA4jueni : troubles gastro-intestinaux, vives douleurs abdominalesa) douleur épigastrique
b) distension et douleur abdominale
troubles maniaco-dépressifs, insomnie, agitation
CO5oppression thoraco-abdominalea) raideur de la langue
b) éblouissements, vomissements amers
syndrome dépressif
IG7relâchement articulation du coudea) troubles maniaco-dépressifs, anxiété
b) sensations vertigineuses, vison trouble
troubles maniaco-dépressifs, anxiété
VE58obstruction nasalea) impossibilité de rester debout longtemps
b) lourdeur du corps
état maniaque
RE4rétention urinairea) troubles mictionnels, raideur lombaire
b) constipation, ballonnement abdominal
agitation, démence, propension à la colère
MC6douleurs cardiaquesa) douleur et distension abdominale
b) douleur épigastrique, vomissements
état maniaque, insomnie
TR5contracture du coudea) hypertension, constriction de la poitrine
b) douleur abdominale
 
VB37pieds glacésa) obstruction douloureuse des membres inférieurs
b) état maniaque soudain
état maniaque soudain
FO5allongement de la vergea) douleur lombaire avec impossibilité de se tourner
b) raideur du dos
état soucieux et oppression

Conclusion

Les méridiens principaux et secondaires sont les conducteurs de qi et xue à travers le corps entier. Les méridiens principaux sont profonds, yin. Pour leur faire équilibre, il y a un réseau superficiel dans la zone yang. Les méridiens principaux entretiennent les vaisseaux secondaires, les vaisseaux secondaires protègent les méridiens principaux. Ainsi, les jingbie (méridiens distincts), les jingjin (méridiens tendino-musculaires) [1,2] et les luo, permettent de lutter contre les énergies perverses, le choix du traitement pourra se faire sur la chronologie des symptômes : atteinte relativement superficielle (jingjin), symptôme irrégulier et unilatéral (jingbie), atteinte plus profonde et permanente (luo).

Références

1.       Stéphan JM. Les jingjin, Méridiens Tendino-Musculaires ou Muscles des Méridiens. Acupuncture & Moxibustion. 2007;6(2):177-182.

2.       Stéphan JM, Phan-Choffrut F. Les jingbie ou Méridiens Distincts. Acupuncture & Moxibustion. 2007;6(3):278-281.

3.       Dictionnaire de la langue chinoise de l’Institut Ricci. Paris Tapei: Desclée de Brouwer; 1999.

4.       Huangdi neijing lingshu. Traduction Nguyen VN, Tran VD, Recours-Nguyen C. Marseille: 1994.

5.       Huangfu Mi. Zhenjiu jiayi jing. Traduction Milsky C, Andrès G. Paris: Trédaniel; 2004.

6.       Huangdi neijing suwen. Traduction Chamfrault. Angoulême: Chamfrault; 1992.

7.       Zhenjiu dacheng. Traduction Nguyen VN, Tran VD, Recours-Nguyen C. Marseille: 1982.

8.       Huangdi neijing suwen. Traduction Husson A. Paris: éd. ASMAF; 1973.

9.       Auteroche B, Navailh P. Le diagnostic en médecine chinoise. Paris: Maloine; 1983.

10.    Soulié de Morant G. Précis de la vraie acuponcture chinoise. 2nd ed. Paris: Editions Mercure de France; 1971.

11.    Borsarello JF. Traité d’acupuncture. Paris: Masson; 2005.

12.    Cobos R, Vas J. Manual de Acupuntura y Moxibustión (libro de Texto). Volumen 1. Beijing: ediciones Morning Glory Publishing; 2000.

13.    Deadman P, Al-Khafaji M. Manuel d’acupuncture. Bruxelles: Satas; 2003.

14.    Michau A. Les luo longitudinaux en pratique quotidienne. Revue AFA 2007;131:16-28.

Phan-Choffrut F, Stéphan JM. Les luomai ou Vaisseaux luo. Acupuncture & Moxibustion. 2008;7(2):169-174. (Version PDF)

Phan-Choffrut F, Stéphan JM. Les luomai ou Vaisseaux luo. Acupuncture & Moxibustion. 2008;7(2):169-174. (Version 2008)

Les jingbie ou Méridiens Distincts

Danse traditionnelle – Čilipi, Comitat de Dubrovnik-Neretva, Croatie

Mise au point                                      

 OBJECTIF : Connaître à la lumière des traductions françaises des Textes classiques le trajet, la structure et l’utilisation thérapeutique des jingbie.

Les jingbie sont des Vaisseaux Secondaires comme les jingjin. Il s’agit de comprendre leur apparition dans la Médecine Traditionnelle Chinoise de manière épistémologique, de connaître leur trajet ainsi que la symptomatologie occasionnée par leur atteinte ; enfin de savoir les utiliser dans des pathologies courantes.

A la source des Textes Classiques et problématiques

Les douze jingbie, 經別 [经别], encore dénommés méridiens distincts, se séparent des douze méridiens principaux au niveau d’une grosse articulation, deviennent intra-thoraciques ou intra-abdominaux(liaison avec la profondeur, entraille ou organe) puis émergent au cou, à la nuque ou à la face et relier exclusivement des méridiens yang. Ils assurent donc une liaison surface-intérieur (biao/li). Leurs trajets superficiels et profonds sont décrits par couple dans le Lingshu 11 (« Les méridiens et les vaisseaux secondaires ») et le Zhenjiu jiayi jing II-1 (« Les douze méridiens, les luo et les branches collatérales ») et dans l’ordre suivant : V/R, VB/F, E/RP, GI/P, IG/C, TR/MC [[1],[2]]. Le Suwen 63 décrit leur symptomatologie et traitement dans les chapitres intitulés : « De la piqûre miu » (Husson) ou « La piqûre à l’opposé du côté affecté (la piqûre fausse) » (Chamfrault) ou « Les méridiens distincts » (Chamfrault et Nguyen Van Nghi) [[3],[4],6]. On pourra ainsi constater que quatre méridiens distincts ont des trajets superficiels très courts : les jingbie d’Intestin grêle, de Coeur, de Maître du Coeur et de Poumons. « Le méridien de Chéou Taé Inn (poumons) – Son vaisseau annexe part du point Iuann Ié 22VB et rentre dans les poumons à ce point. Des poumons, il s’intègre dans le méridien de Taé Yang, remonte à la clavicule, suit la gorge et se relie à Yang Ming » (Lingshu) [1]. De ce fait, on ne connaît pas de symptomatologie propre pour ces quatre méridiens distincts à trajet essentiellement interne. Les symptômes sont ceux des méridiens principaux.

Par contre, les huit autres ont des manifestations pathologiques intermittentes, unilatérales à type de syndrome douloureux associé à des signes d’atteinte de l’organe ou de l’entraille correspondant. « Quand le xie est installé parmi les viscères, une douleur suit le trajet du vaisseau de celui qui est atteint. Si le mal est épisodique, on fait la piqûre miu (sur le point jing) au-dessus de l’angle du pied ou de la main correspondant au vaisseau du viscère malade». (Suwen 63 : « De la piqûre miu ») [3].


Les jingbie peuvent faire l’objet de controverse.

En effet, d’après Chamfrault et Nguyen Van Nghi, le terme « vaisseau secondaire » doit être traduit par « Méridien distinct ». Ainsi la citation précédente issue cette fois-ci du tome VI devient : « Si l’énergie perverse se loge dans un des cinq organes, la douleur peut suivre le trajet du méridien principal ou du vaisseau secondaire (méridien distinct). Il faut bien reconnaître le caractère intermittent de la maladie et savoir employer le procédé du traitement à l’opposé » [[5]].

Selon le Zhenjiu jiayi jing de Huangfu Mi, chapitre: « La piqûre miu » traduit par Milsky et Andrès [2], les vaisseaux secondaires représentent les vaisseaux luo (luomai). De même Husson les appelle les vaisseaux secondaires, « vaisseaux de liaison » ou « grandes liaisons » selon le cas [3]. Ainsi donc le traitement de la piqûre miu que Chamfrault et Nguyen Van Nghi appliquaient pour les jingbie serait en fait un des traitements des vaisseaux luo. On peut alors se poser la question de savoir s’il n’y a pas incohérence dans la traduction des termes luo et bie.

Effectivement Auteroche et Navailh appellent les grosses ramifications « bie luo » alors que les petites ramifications sont nommées  « fu luo » et « sun luo », tout en les différenciant des jingbie [[6]]. Le Zhenjiu jiayi jing, chapitre 1 du livre II, reprenant intégralement le chapitre 10 du Lingshu va décrire tous les vaisseaux luo et ceux-ci seront dénommés luo bie [2]. Ce chapitre décrit également le trajet des méridiens distincts et les appellent « bie ». Plusieurs notes mettront toutefois le lecteur en garde contre les confusions. « Le luo (bie) de taiyin de main s’appelle lieque»La note rappelle : «  Ici le luo est appelé bie, ce qui veut dire « se séparer » ou « trajet séparé ». A ce sujet Lingshu zhuzheng fawei dit : « & on ne dit pas luo mais bie parce qu’au niveau de ce point [le luo] se sépare de son méridien propre pour aller au méridien voisin. »

Ming Wong, dans sa traduction du chapitre 10 du Lingshu fera d’ailleurs l’amalgame en parlant de : Vaisseau secondaire Luo ou « méridien distinct » [[7]]. Dans le texte, il traduira d’autre part le terme « vaisseau secondaire » de Chamfrault par « embranchement distinct ». Dans le chapitre 11 du Lingshu, Ming Wong reprend le terme « méridien distinct », en parlant cette fois-ci des jingbie [5].

Giraud et Lafont, pour leur part, considèrent que l’utilisation thérapeutique de la piqûre à l’opposé concerne les affections d’origine externe localisées en biao, c’est-à-dire dans les « grandes liaisons », sans atteinte du méridien principal [[8],[9]].

Il semble donc que les Vaisseaux Secondaires soient réellement des vaisseaux luo. De ce fait, le traitement des jingbie par la piqûre miu préconisée par Chamfrault et Nguyen Van Nghi est-il erroné ? Ne s’agit-il pas uniquement d’un traitement des vaisseaux luo ?

Oui et non, serait-on tenté de répondre. Ainsi Kespi prétend que les jingbie n’ont ni symptomatologie, ni traitement [[10]]. Cependant les méridiens distincts ne sont-ils pas couplés en biao/li ?N’assurent-ils pas une régularisation entre le méridien principal et la profondeur ? Or notons que les vaisseaux luo ont également des connexions viscérales (luo longitudinal), et des connexions avec le méridien couplé (luo transversal). Mais Michau précise que ces liaisons biao-li sont différentes car les « méridiens distincts renforcent surtout les liaisons avec l’interne, les organes et les entrailles » alors que les luo « raffermissent l’union des méridiens qui se ramifient aux membres et au corps » [[11]].

« Les jingbie relient les organes et les textures du corps, au sens histologique, que n’atteignent pas les trajets des jingmai. Ils complètent l’action des jingluo, ils renforcent et harmonisent dans l’intervalle médian des méridiens ce système de liaison et de libre communication entre intérieur et extérieur… » [[12]].

Trajet et structures

Le rôle des jingbie, chargés également d’énergie wei, énergie de défense, est de permettre au même titre que les jingjin de lutter contre les énergies perverses [[13]]. Mais à la différence des jingjin, qui ont un trajet superficiel, les méridiens distincts pénètrent dans les entrailles ou les organes.

Comme les jingjin, les méridiens distincts commencent donc aux extrémités ou plutôt au niveau des grosses articulations (genou, hanche, épaule), circulent dans la profondeur, et se terminent tous à la tête, dans les méridiens yang. De là, existent des branches secondaires qui se croisent au sommet du crâne au point 20VG (baihui), encore appelé « Cent réunions ».

L’étude des trajets des jingbie permet de déduire les zones de jonction qui unissent un méridien distinct yang à un méridien distinct yin, mais aussi à un ou deux méridiens principaux yang. On aurait ainsi deux zones d’union, jonctions inférieures et supérieures [[14]] (tableau I) :

Tableau I. Zones d’union, jonctions inférieures et supérieures selon Mrejen [14].

JingbieJonction inférieureJonction supérieure
Vessie – Rein40V10V
Vésicule Biliaire – Foie2VC1VB
Estomac – Rate Pancréas30E1E
Intestin grêle – Coeur1C1V
Triple Réchauffeur – Maître Coeur 16TR
Gros intestin – Poumon 18GI

Cependant, tous les auteurs ne sont pas d’accord. Selon Borsarello, les jingbie quittent leur méridien respectif au point he pour pénétrer dans le corps. Ainsi, le jingbie de Coeur s’enfoncerait au 3C pour ressortir au 3IG, le jingbie d’Estomac débuterait au 36E pour ressortir à la jonction supérieure du 1E, le jingbie de Foie s’enfoncerait au 8F pour ressortir au 1VB etc..[[15]]. Cobos et Vas considèrent que les jingbie se séparent du méridien principal dans une zone située généralement sur les membres et dénommée li. Ils précisent aussi que les textes antiques ne spécifient pas avec exactitude leur origine [[16]].

Enfin, il est intéressant de constater que tous les méridiens yin ou yang se terminent, selon Chamfrault, au niveau de la tête ou du cou, et que d’autre part, le 20VG est le point de passage obligé de la circulation des méridiens yang de droite vers les méridiens yang de gauche, et vice-versa [5].


 
Figure 1. Trajet du jingbie de Vessie (zutaiyang)

 Figure 2. Trajet du jingbie de Coeur (shoushaoyin)

Symptomatologie

La symptomatologie décrite dans le chapitre 63 du Suwen, décrivant la piqûre miu [3,5]a longtemps été attribuée aux jingbie.On la retrouve attribuée aussi aux vaisseaux luo, ce qui s’explique par leur même action physiologique (Zhenjiu jiayi jing V-3) (voir tableau II).

Tableau II. Indications de la piqûre miu selon le Suwen 63 et le Zhenjiu jiayi jing V-3.

MéridienSymptômes et traitement
ReinBrusques douleurs au Coeur, violentes tension avec constriction thoracique : 2R,rangu (piquer au sang), puis piquer à l’opposé si les signes persistent.Mal de gorge, dysphagie, colères sans raison : 1R, yongquan [*].Si l’intérieur du gosier est enflé, empêchant d’avaler la salive : 2R, rangu [*].
Triple réchauffeurAngine, langue rentrée, révulsée, sécheresse buccale, malaise au Coeur, douleur face externe du bras empêchant de lever la main à la tête : 9MC, zhongchong + 1TR, guanchong [*].
FoieVives douleurs génitales et au bas-ventre : 1F, dadun [*].
VessieDouleurs à la nuque et aux épaules et au cou, spasmes musculaires au dos et aux côtés du corps : 67V, zhiyin [*].Si la cessation n’est pas immédiate, on puncture trois fois 63V, jinmen.Ankylose douloureuse du dos avec irradiations thoraciques : pression des points ashi paravertébraux à partir de la nuque.
Gros intestinDyspnée, constriction des flancs : 1GI, shangyang [*].Surdité épisodique : 1GI, shangyang, sinon 9MC, zhongchong [*].Odontalgie [*]
EstomacCoryza, épistaxis, froid dans les dents supérieures  :45E, lidui+44E, neiting [*].
Vésicule biliaireDouleur thoracique empêchant la respiration et provoquant la toux puis la transpiration : 44VB, qiaoyin [*].Coxalgie permanente immobilisant la hanche : 30VB, huantiao.
RateLombalgie irradiant au bas-ventre et sur les flancs, empêchant de respirer tête levée et de se pencher en arrière : 2VG, yaoshu [*].
Pour tous les méridiens ayant dans leur symptomatologie une douleur intermittente suivant le trajet du « vaisseau secondaire » ou du méridien.Traitement : point jing (ting) du côté opposé + point ashi.[*] La maladie unilatérale est traitée à l’opposé.

 Proposition thérapeutique

La piqûre miu s’applique à ces maladies irrégulières (jibing) maladies douloureuses unilatérales, d’origine externe, et sans atteinte du méridien proprement dit.

Le blocage de l’énergie perverse peut se réaliser aussi au niveau des zones de jonction et du point « Cent réunions ». Et si le xie n’est pas chassé d’un méridien distinct, il passera automatiquement dans celui opposé.

D’où la technique du traitement à l’opposé qui utilise les deux points jing (ting) ou jing distal du couple gauche de jingbie, si l’atteinte est à droite. Piquer les points jing (ting) à l’opposé permet, d’une part, de rétablir l’équilibre des deux parties du corps droite et gauche par la circulation organes/entrailles ; d’autre part, d’attirer l’ énergie wei dans le méridien distinct perturbé, afin de combattre le xie situé en profondeur.

Exemple : 1R+67V gauche pour une sciatique droite anarchique, évoluant par intermittence avec signes viscéraux associés (génito-urinaires, céphalées). Il faudra rajouter les points shu (iu)à piquer de chaque côté.

En outre les points de tonification du méridien principal et de son méridien couplé seront piqués du côté atteint. En effet, le jingbie étant en excès, le méridien principal se retrouve en déficit énergétique. Piquer aussi les points de jonction.

Enfin, ne pas oublier de disperser l’énergie perverse superficielle aux points ashi. Le tableau III résume le traitement.

Tableau III. Tableau récapitulatif du traitement des jingbie. 

 Traitement d’une attaque de xie dans les jingbie 
1) piquer les deux points jing (ting) du couple yin-yang du côté opposé au jingbie atteint.
 2) piquer bilatéralement les points shu (iu) du couple des jingbie yin et yang. 
3) piquer le point de tonification du jingbie atteint ainsi que celui du méridien couplé. 
4) disperser les points « ashi » au niveau de la zone douloureuse.
 5) piquer les points de jonction. 
6) piquer le point « cent réunions » : 20VG (baihui)

Application thérapeutique

Toutes les affections évoluant unilatéralement par intermittence avec des signes viscéraux associés

– sciatique anarchique intermittente

– coxartrose

– céphalées et migraines

– zona thoraco-abdominal ou ophtalmique

– épicondylite

– névralgie cervico-brachiale

– hyperplasie prostatique [[17]] etc..


Références

[1]. Huangdi neijing lingshu. Traduction Nguyen VN, Tran VD, Recours-Nguyen C. Marseille: Nguyen Van Nghi; 1994.

[2]. Huangfu Mi. Zhenjiu jiayi jing. Traduction Milsky C, Andrès G. Paris: Trédaniel; 2004.

[3]. Huangdi neijing suwen. Traduction Husson A. Paris: éd. ASMAF; 1973.

[4]. Chamfrault A. Traité de médecine chinoise, Les livres sacrés. Angoulême: Chamfrault; 1992.

[5]. Chamfrault A, Nguyen VN. Traité de médecine chinoise: L’énergétique humaine en médecine chinoise. tome 6. Angoulême: éd. Chamfrault; 1981.

[6]. Auteroche B, Navailh P. Le diagnostic en médecine chinoise. Paris: Maloine; 1983.

[7]. Ming Wong. Lingshu, base de l’acupuncture traditionnelle chinoise. Paris: Masson; 1987.

[8]. Giraud JP, Lafont JL. Principes de la piqûre à l’opposé. Méridiens. 1984;65-66:89-103.

[9]. Lafont JL. Pratique acupuncturale. Grands principes thérapeutiques. Paris: Encycl. Méd. Nat; 1989. IA-8a. p.1-11.

[10]. Kespi N, Kespi JM. Fondements de la physiologie traditionnelle chinoise. Paris: Encycl. Méd. Nat; 1989. IA-4a. p.1-9.

[11] Michau A. Les luo longitudinaux en pratique quotidienne. Revue française d’acupuncture. 2007;130:16-31.

[12]. Oury C. Essai sur les jingbie. Revue française d’acupuncture. 1986;45:7-15.

[13]. Stéphan JM. Les jingjin, Méridiens Tendino-Musculaires ou Muscles des Méridiens. Acupuncture & Moxibustion. 2007;6(2):177-182.

[14]. Mrejen D. L’acupuncture en rhumatologie. Techniques traditionnelles, bases scientifiques. 2ème ed. Paris: Maloine; 1982.

[15]. Borsarello JF. Traité d’acupuncture. Paris: Masson; 2005.

[16]. Cobos R, Vas J. Manual de Acupuntura y Moxibustión (libro de Texto). Volumen 1. Beijing: ediciones Morning Glory Publishing; 2000. 

[17]. Johnstone PA, Bloom TL, Niemtzow RC, Crain D, Riffenburgh RH, Amling CL. A prospective, randomized pilot trial of acupuncture of the kidney-bladder distinct meridian for lower urinary tract symptoms. J Urol. 2003 Mar;169(3):1037-9.

Stéphan JM, Phan-Choffrut F. Les jingbie ou Méridiens Distincts. Acupuncture & Moxibustion. 2007;6(3):278-281. (Version PDF )

Stéphan JM, Phan-Choffrut F. Les jingbie ou Méridiens Distincts. Acupuncture & Moxibustion. 2007;6(3):278-281. (Version 2007)

Les jingjin 經筋, Méridiens Tendino-Musculaires ou Muscles des Méridiens

Apprentissage danse folklorique Khmère – Phnom Penh – Cambodge

OBJECTIF : Connaître à la lumière des Textes classiques le trajet, la structure et l’utilisation thérapeutique des jingjin.
Les jingjin [经筋] font partie des Vaisseaux Secondaires. Il s’agit de comprendre leur apparition dans la Médecine Traditionnelle Chinoise de manière épistémologique ; de connaître leur trajet ainsi que la symptomatologie occasionnée par leur atteinte ; enfin de savoir les utiliser dans des pathologies courantes.

La médecine traditionnelle chinoise considère que l’Energie (qi 氣 [气]) et le Sang (xue 血) circulent à travers un réseau  reliant les régions superficielles et les régions profondes du corps : ce sont les méridiens (jingmai 經脈 [经脉]) et les vaisseaux secondaires (luomai 絡脈 [络脉]), le tout formant un système énergétique le jingluo 經絡 [经络].
Les méridiens sont les troncs principaux dont le qi et le xue circulent longitudinalement. Ils sont en relation avec différents méridiens secondaires leur appartenant pour former une entité en rapport en profondeur avec les organes-entrailles (zangfu 臟腑 [脏腑]), mais aussi en superficie avec les zones cutanées ou les zones tendino-musculaires, ou reliant un méridien yin à un méridien yang ou vice-versa.
Les Méridiens Principaux  peuvent être classés en deux groupes :
– les méridiens réguliers (les douze Méridiens : jingmai) et les méridiens extraordinaires (les huit Méridiens Extraordinaires : qijing bamai 奇經八脈) encore appelés Merveilleux Vaisseaux, Méridiens Curieux ou Méridiens Singuliers selon les différents auteurs ;
– les Méridiens secondaires (luomai) : les jingjin (Méridiens Tendino-Musculaires, MTM, aujourd’hui traduits par Muscles des Méridiens) ; les jingbie 經別 (Méridien distincts) ; les luomai transversaux ; les luomai longitudinaux. 


 À la source des Textes Classiques et problématiques

Encore appelés méridiens tendino-musculaires, Muscles des Méridiens » ou « Zone tendino-musculaire des méridiens », les jingjin représen­tent une notion diversement interprétée par les auteurs occidentaux.

Notons d’ailleurs que les jingjin ne sont pas couramment utilisés en Chine, ni en Extrême-Orient. C’est une notion théorique apportée par Nguyen Van Nghi [1,2]. Cependant, notons que l’institut de médecine traditionnelle chinoise de Shanghaï traduit par Roustan en fait état [19].

  Revenons donc aux textes de base : le chapitre XIII du Lingshu. La traduction du titre par Chamfrault est : « Les méridiens et les muscles » ; par Schnorrenberger : « Les méridiens et les tendons » ; et pour Milsky et Andrès : « Les tendons des méridiens » (traduction du titre du chapitre VI du Zhenjiu Jiayijing qui reprend le chapitre XIII du Lingshu).

Selon Lara, le caractère chinois « Tsing Tsing » représente la notion de muscle traversé par un méridien [3]. Pour Lafont, Giraud et Taillandier, le concept de méridien tendino-musculaire est impropre car il sous-entend un système de méridiens identique au système des méridiens principaux. Ils préfèrent parler de « zone tendino-musculaire des méridiens ». En effet, ils considèrent que le méridien tendino-musculaire (MTM) correspond aux muscles squelettiques placés sous la dépendance des méridiens principaux [4,5].

De la même façon, Auteroche et Navailh précisent que les MTM représentent les muscles répartis le long des méridiens. « Leur fonction est de relier le squelette, de maintenir la cohésion de l’ensemble du corps et de commander le mouvement des articulations ». Pour eux, il n’existe que trois catégories de méridiens : les principaux (jingmai), les méridiens extraordinaires (qjing bamai) et enfin les méridiens distincts (jingbie). Les jingjin ne sont donc pas des méridiens [6].

Milsky et Andrès décrivent également les trajets des jingjin en parlant des tendons des méridiens : « Quand le tendon de taiyang de pied est malade, on souffre de tiraillements et de douleurs au petit orteil et au talon, de spasmes et de contractions… » [7].

« Les méridiens ont sous leur influence les muscles qui se trouvent sur leur trajet et envoient des ramifications aux muscles environnants » (Lingshu). La traduction de Chamfrault est donc à cet égard très explicite. Il neparle absolument pas d’un nouveau réseau de méridiens. Et pourtant Chamfrault, dans son tome VI, reprend avec Nguyen Van Nghi ce système des méridiens tendino-musculaires et y développe une théorie énergétique intéressant la circulation de l’énergie wei 衞 [卫]les attaques par les énergies perverses xie et le traitement des MTM [8]. D’autres auteurs (Faubert, Guillaume, Ming Wong, Lebarbier, etc.) utilisent également ce système des MTM selon la conception de Cham­frault et Nguyen Van Nghi [9-13]. Esposito [21], plus récemment, considère que le système des jingjin représente « le dispositif énergétique chargé de la transformation de l’énergie trophique (rong qi – ying qi) en énergie mécanique » pour le travail musculaire.

 Trajet et structures

Points jing (ting) 井

Les 12 jingjin constituent un système circulatoire interconnecté situé dans l’espace dermo-musculaire de la couche superficielle externe des 12 jingmai. Tous débutent à l’extrémité des doigts et des orteils au niveau des points jing, longent les 4 membres, et suivent en général le trajet des méridiens principaux dont ils dépendent. Les figures 1 et 2 illustrent les trajets des jingjin du shoushaoyang 手少陽 et du zujueyin 足厥陰. Les trajets des différents jingjin ont été décrits de façon détaillée par Nguyen Van Nghi [2].

 
Figure 1. Trajet du jingjin de Foie zujueyin 足厥陰.
 
Figure 2. Trajet du jingjin du Triple Réchauffeur shoushaoyang 手少陽.

Les points d’union des jingjin

En effet, les jingjin sont reliés par le point ou zone de réunion ou d’union, selon leur nature et leur topographie.

Ainsi la réunion des trois jingjin des méridiens yang des membres inférieurs est située au niveau de l’os malaire, au point 18IG (quanliao).­

La réunion des trois jingjin des méridiens yang des membres supé­rieurs est le 13VB (benshen).

Le 3VC (zhongji) est la réunion des jingjin des méridiens yin des membres inférieurs.

Enfin, le 22VB (yuanye) est celui des trois yin des membres supérieurs.

Le Lingshu [6] ne parle pas de ces zones d’union. On peut alors se référer au Zhenjiu Jiayijing de Huangfu Mi : « Le tendon du taiyang de pied commence au petit orteil… et descend se nouer à la pommette…  » ; « Le tendon du shaoyang de pied commence sur le quatrième orteil… et monte se nouer à la pommette...  » ;  » Le tendon du yangming du pied commence au troisième orteil… arrive au creux sus claviculaire et s’y noue, monte au cou et des deux côtés de la bouche, s’unit aux pommettes… » [7].

On remarque qu’à chaque jingjin d’un méridien yang du membre inférieur, correspond une intersection commune avec les deux autres jingjin de la même catégorie, dans le cas présent, la pommette avec le point 18IG. Notons pour être exhaustif qu’il peut exister des divergences au niveau de certains points. Par exemple certains auteurs considèrent que le 8ES (touwei) est le point d’union des trois jingjin des méridiens yang des membres inférieurs à la place du 13VB [2,21], et que, à la place du 3VC, le 2VC (qugu) est celui des jingjin des méridiens yin des membres inférieurs [21]. D’où l’intérêt de parler des zones d’union. Effectivement on constate que les points en question sont proches l’un de l’autre, tout en sachant que certains auteurs doutent même de l’existence des ces points d’union. Néanmoins, Esposito expose bien qu’il est difficile de les nier à la vue de la biomécanique moderne [21].

Utilisation thérapeutique

Selon Nguyen Van Nghi : « En cas d’atteinte par l’énergie perverse, celle-ci emprunte les capillaires pour atteindre les méridiens tendino-musculaires. Lorsque l’énergie  (défensive) n’est pas assez puissante, c’est-à-dire lorsqu’elle se trouve en état de vide, l’énergie perverse pénètre dans les méridiens principaux et gagne les organes » . 

Les troubles des jingjin ont pour symptômes caractéristiques la contracture et la douleur sur leur trajet.

Les énergies perverses (xie 邪), (le vent, le froid, l’humidité, la chaleur) pénètrent tout d’abord dans les jingjin et vont entraîner un état de plénitude énergétique alors que le méridien principal se trouve en état de vide.

Ensuite le xie, dans un second temps et après avoir séjourné dans le jingjin, passe dans le méridien principal en y provoquant la plénitude tout en laissant le jingjin en vide.

En cas de plénitude du MTM, on disperse l’énergie perverse au niveau des points douloureux du MTM et tonifie le méridien principal.

« Tous les méridiens ont des vaisseaux secondaires qui les relient à l’épiderme. Quand on est atteint par l’énergie perverse, celle-ci passe d’abord dans les vaisseaux secondaires pour pénétrer ensuite dans les méridiens, les organes, ou pour séjourner dans les muscles et les os… Quand les vaisseaux secondaires sont en plénitude et le méridien en vide, il faut faire des moxas au inn(au méridien) et puncturer le yang (aux vaisseaux secondaires). Quand le méridien est en plénitude et les vaisseaux secon­daires en vide, il faut puncturer le Inn (le méridien) et faire des moxas au yang… » (Suwen chapitre LVI, « l’épiderme ») [14].

« L’énergie perverse pénètre en premier lieu dans les méridiens tendino-musculaires qui sont les plus superficiels des méridiens. Elle gagne ensuite des points ting (jing 井), qui sont des points de Grande Réunion des Énergies inn et yang (Nei King) sur les méridiens Principaux. Elle passe ensuite aux points iu (shu 輸 [输]) qui correspondent à l’énergie extérieure. C’est à ces points iu que l’on peut toucher l’Énergie perverse… » [8].

Ainsi donc, de nombreux auteurs préconisent de puncturer les points jing (ting)et shu (iu)dans toutes les atteintes par le xie.

Point de tonification du méridien principal

On utilise la règle Mère-Fils. Cette théorie permet ainsi de déterminer des points de tonification et de dispersion en fonction de la saison. Les points de tonification et de dispersion habituellement utilisés ne le sont qu’en fonction de leur mouvement et sont en relation directe avec le point racine ben (penn) qui représente le point élément dans le mouvement même. La mère tonifie, le fils disperse. De ce fait, ces points sembleraient n’être réellement efficaces que dans leur mouvement. Intérêt donc de la théorie des points saisonniers qui montre que l’activité énergétique des points varie selon la saison au cours de laquelle le patient est traité [15,20].

Ainsi prenons l’exemple d’une plénitude de Rein (mouvement eau) à traiter en hiver (mouvement eau). Il faut disperser le Fils. Le Fils de l’élément eau est l’élément bois. D’où le point dispersant du Rein en hiver est le point jing (ting)soit le 1Rn ; point tonifiant la Mère : 7Rn (figure 3).

 
Figure 3. Règle mère-fils dans la recherche du point de tonification du Rein en hiver.

Figure 4. Le point jing des Entrailles est au mouvement Métal. Ici 67V sera le point de tonification en hiver mais point dispersant durant la 5e saison.

De la même façon, un vide de Poumon vu en été (mouvement feu) sera traité en tonifiant cette fois la Mère, c’est-à-dire le bois. Piquer donc le point jing (ting) du poumon : 11P, point tonifiant saisonnier. Au printemps, le point de tonification de Vessie sera le 66V et non le 67V, tout comme celui-ci sera dispersant à la 5ème saison (figure 4).

Puncturer les points jing (ting)

Selon la théorie des 5 éléments, le point jing des organes correspond au mouvement Bois et le point jing des entrailles correspond au Métal (figure 3 et 4). Le point jing (ting) est le point de départ de l’énergie wei dans les jingjin. C’est aussi un « carrefour de l’énergie » yin et yang [16].

Puncturer les points shu (iu)

Le point iu est le « point d’embarquement de l’Énergie perverse » [8] et doit être utilisé dans les maladies des articulationsdes os et des muscles [16].

Puncturer les points jing 經 [经] et hé 合

Il faut puncturer le point jing (king) si le jingjin est de nature yin, le point he (ho) si le jingjin est de nature yang. Les points jing (king) ont un rôle considérable dans le traitement des affections liées au xie. Chamfrault insiste sur leurs rôles de débarquement de l’énergie perverse [8]. « C’est le point de concentration et d’arrêt de l’énergie » pour Nguyen Tai Thu [16].

«  Le point king attire l’Énergie perverse vers le passage dans un méridien principal dont le point iu, de son côté, assure la dispersion » [8]. Les points he sont les points d’entrée et de sortie de l’Énergie. Ils permettent de relier l’Intérieur à l’Extérieur.

Selon la loi des 5 éléments, le point he va correspondre à l’humidité pour les méridiens yang. Le puncturer permettra d’évacuer cette énergie perverse, tout comme le point iu le fera pour les méridiens yin. Par ailleurs, n’oublions pas que pour les méridiens yang, les points iu sont des points « vent » qui permettent de chasser l’humidité en utilisant le cycle de domination ge (ke 克). Le tableau I ci-dessous récapitule les différents point shu antiques, points de tonification et dispersion selon la saison.

Tableau I. Les points shu, points de tonification et dispersion selon la saison.

Organesjing (ting)ying (iong)shu (iu)jing (king)he (ho)
Foie1F2F3F4F8F
Coeur9C8C7C4C3C
Maître du coeur9MC8MC7MC5MC3MC
Rate-Pancréas1RP2RP3RP5RP9RP
Poumon11 P10P9P8P5P
Rein1R2R3R7R10R
Tonificationété5e saisonautomnehiverprintemps
Dispersionhiverprintempsété5e saisonautomne
Viscèresjing (ting)ying (iong)shu (iu)jing (king)he (ho)
Vésicule  Biliaire44VB43VB41VB38VB34VB
Intestin  Grêle1 IG2IG3IG5IG8IG
Triple Foyer1TR2TR3TR6TR10TR
Estomac45E44E43E41E36E
Gros  Intestin1 GI2GI3GI5GI11 GI
Vessie67V66V65V60V40V
Tonificationhiverprintempsété5saisonautomne
Dispersion5saisonautomnehiverprintempsété

Puncturer les points d’union des jingjin

On utilisera systématiquement les points de réunion précédemment décrits.

Agir sur les points ashi (points centre-douleur)

L’intérêt de puncturer les points de réunion est de stopper l’énergie perverse et de l’empêcher de gagner les deux autres zones tendino-musculaires couplées.

Les tableaux 3 et 4 récapitulent le traitement complet des jingjin en fonction d’une plénitude ou d’un vide de la zone tendino-musculaire.

Tableau 3. Traitement d’une plénitude de la zone tendino-musculaire.

Plénitude de la zone tendino-musculaire
1. piquer le point de tonification du méridien principal selon la saison.            
2. piquer le point jing (ting).           
3. piquer le point shu (iu)            
4. piquer – le point jing (king) si le jingjin est de nature yin ;
– le point he (ho) si le jingjin est de nature yang.             
5. piquer le point d’union des jingjin.             
  6. disperser les points « ashi » de la zone douloureuse.

En cas de vide du MTM, c’est l’inverse : moxer les points douloureux (points ashi) du MTM et disperser le méridien principal.

Tableau 4. Traitement d’un vide de la zone tendino-musculaire.

Vide de la zone tendino-musculaire           
1. piquer le point de dispersion du méridien principal.           
2. piquer le point jing (ting).           
3. piquer le point shu (iu)           
4. piquer – le point jing (king) si le jingjin est de nature yin,                          
– le point he (ho) si le jingjin est de nature yang.            
5. piquer le point d’union.           
6. moxer les points « ashi » de la zone douloureuse.

 Application thérapeutique

Sans être exhaustif, voici quelques indications thérapeutiques du traitement par les jingjin.

–      Syndrome du canal carpien [17]
–        Périarthrite scapulo-humérale [18]
–        Névralgie cervico-brachiale
–        Épicondylite
–        Rhizarthrose du pouce
–        Maladie de Dupuytren
–        Sciatique de type L5 ou S1
–        Cruralgie

  


Références

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2. Nguyen VN. Méridiens tendino-musculaires (jingjin). Revue Française de Médecine traditionnelle chinoise. 1991;148:159-76.

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15. Borsarello JF. Acupuncture. 4è ed. Paris: Masson; 1997.

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18. Stéphan JM. Intérêt du traitement acupunctural du jingjin de shouyangming dans la périarthrite scapulo-humérale. Méridiens. 1992;97:109-133.

19. Roustan C. Traité d’acupuncture tome 3. Paris: Masson; 1984.

20. Stéphan JM. Traitement informatique de la théorie des Zi Wu Liu Zhu associée à celle des points saisonniers. Application aux techniques thérapeutiques des Jing Jin, des Jing Bie et à la méthode de Yanagiya Soreï. Méridiens. 1991;93,15-63.

21. Esposito B. La physiologie des vaisseaux tendino-musculaires (jingjin). Acupuncture & Moxibustion. 2004 ;3(1),11-16.

Mes remerciements à Pierre Dinouart pour l’insertion des caractères chinois.

Note : les caractères chinois afférents aux mots sont en caractères traditionnels. Ceux entre crochets sont en caractères simplifiés. Tous les mots chinois sont en pinyin excepté pour les citations. Les points shu antiques sont retranscrits aussi en pinyin mais aussi entre parenthèses selon l’Ecole Française d’Extrême Orient (EFEO) chère à George Soulié de Morant. 

Stéphan JM. Les jingjin, Méridiens Tendino-Musculaires ou Muscles des Méridiens. Acupuncture & Moxibustion. 2007;6(2):177-182. (Version PDF)

Stéphan JM. Les jingjin, Méridiens Tendino-Musculaires ou Muscles des Méridiens. Acupuncture & Moxibustion. 2007;6(2):177-182. (Version 2007)

Asthénie : intérêt de l’acupuncture au cours d’un protocole de chimiothérapie (carboplatine-paclitaxel)

André Fougeron (1913-1998). La cuisinière endormie 1947 – Roubaix Musée de la Piscine
André Fougeron (1913-1998). La cuisinière endormie 1947 – Roubaix Musée de la Piscine


Résumé :
 Les protocoles de chimiothérapie entraînent des effets secondaires difficiles à éviter, apparaissant dès le début du traitement anticancéreux et pouvant persister même des mois après la fin de ce traitement. Ainsi, qu’elle soit en rapport avec la chimiothérapie ou la radiothérapie, l’asthénie liée au cancer est un problème très fréquent. La description d’un cas clinique d’un cancer de l’ovaire suivi pendant quatre mois montre l’intérêt de l’acupuncture associée à la moxibustion et l’électroacupuncture sur la fatigue mais aussi les troubles neuropathiques et gastro-intestinaux en fonction de la différenciation des syndromes (zheng). Nous proposons un protocole de traitement acupunctural qui permet d’améliorer l’état du patient tout au long de son traitement chimiothérapique. Ainsi l’acupuncture qui objective dans des essais contrôlés randomisés préliminaires un bénéfice certain, nécessitant néanmoins la confirmation par des essais cliniques de grande puissance, semble efficace dans la fatigue liée au cancer quel que soit son stade et se doit donc d’entrer dans le panel de soins de santé que l’oncologue peut offrir à son malade. Mots clés : Acupuncture – cancer ovaire – fatigue liée au cancer – zheng – carboplatine – paclitaxel

Asthenia: the benefits of acupuncture during a chemotherapy protocol (carboplatin-paclitaxel)

SummaryThe protocols of chemotherapy have side effects difficult to prevent, occuring from the beginning of cancer treatment and may persist even for months after the end of this treatment. Thus, whether it is related to chemotherapy or radiation, cancer-related fatigue is a common problem. The description of a clinical case of an ovarian cancer followed-up for four months shows the value of acupuncture and moxibustion combined with electroacupuncture on fatigue but also neuropathic and gastrointestinal disordersaccording to differentiation of syndromes (zheng). We propose a protocol of acupuncture treatment that improves the patient’s condition throughout his chemotherapy. So the acupuncture, which shows objective definite benefits in preliminary randomized controlled trials, appears to be effective in cancer-related fatigue regardless of its stage. However, it requires the confirmation by clinical trials of great statistical power, and therefore must be included in the panel of health care that the oncologist can provide to hispatient. Keywords: Acupuncture – cancer –ovary – cancer-related fatigue –  zheng – carboplatine – paclitaxel

Introduction

 Une patiente de 55 ans présentant un adénocarcinome ovarien à cellules claires de type IIIC souhaita réaliser des séances d’acupuncture dans le but de limiter les effets secondaires d’un protocole de chimiothérapie. La recherche d’amélioration de la qualité de vie est effectivement une constante pour les patients souffrant de cancer comme le relève une étude sociologique réalisée en convention avec l’Institut national du cancer [[1]]. On relève ainsi que 69,9% des attentes des patients concernent la diminution des effets secondaires des traitements oncologiques, notamment les nausées et vomissements, le stress, la fatigue et les douleurs [[2]]. Parmi ces effets secondaires, la fatigue est la mieux soulagée (58,1% des cas) selon l’étude de Triadou et al. [[3]]. Il apparaît alors intéressant d’analyser durant toute la cure de chimiothérapie l’évolution de l’état de santé de la patiente. Par ailleurs à la lumière des données de la littérature, l’intérêt de cette étude de cas est de déterminer si l’acupuncture peut réellement être une aide bénéfique autant pour le patient que pour l’oncologue.

Observation

Présentation du cas clinique

Au décours d’une annexectomie bilatérale réalisée sous cœlioscopie pour kyste de l’ovaire gauche chez une femme ménopausée depuis deux ans, l’examen histologique retrouvait, en fait, un adénocarcinome à cellules claires nécessitant une seconde intervention chirurgicale complète en février 2012 avec curage ganglionnaire. Du fait d’une atteinte péritonéale, l’adénocarcinome était classé au stade IIIC. Le CA125 est dosé à 9U/mL après chirurgie.

On objectivait dans les antécédents essentiellement une primo-infection tuberculeuse dans l’enfance, une conisation et une rupture du ligament croisé droit traité chirurgicalement en 2007.

En réunion de concertation pluri-disciplinaire, il était décidé d’entreprendre une chimiothérapie adjuvante associant carboplatine® et paclitaxel (taxol®) pour un total de six cures, par cycle de 21 jours.

 Protocole de traitement acupunctural

 Lors de la première consultation d’acupuncture en mars 2012 qui a lieu quatre jours avant la première cure, Madame R.E présente un état général satisfaisant. Son poids est stable à 58kg pour 165cm. Pas de plainte algique. Elle se dit légèrement fatiguée avec évaluation estimée à 3 sur une échelle visuelle analogique (0 : aucune fatigue et 10 : fatigue maximale). Par contre, elle présente des troubles du sommeil, de l’angoisse. Les pouls sont fins (xi) et rapides (shuo). La langue est rouge et en particulier la pointe. Un Vide combiné de yin des Reins et de yin du Cœur est diagnostiqué selon la différenciation des syndromes (zheng).

En conséquence, les points puncturés pendant 20 mn sont : MC6 (neiguan), CO7 (shenmen), CO5 (tongli), PO7 (lieque),VE23 (shenshu) et RM4 (guanyuan) en moxibustion à l’armoise, RE3 (taixi), RE6 (zhaohai), RA6 (sanyinjiao), DM20 (baihui) et RM17 (shanzhong) en électroacupuncture à la fréquence de 100Hz (durée d’impulsion rectangulaire asymétrique de 0,5ms d’un courant pulsé alternatif à moyenne nulle) par l’intermédiaire d’un stimulateur électrique Agistim duo Sédatelec® à une intensité supportable par le patient.  Par ailleurs, en raison de la présence du paclitaxel qui entraîne une neurotoxicité fréquente avec les neuropathies périphériques, une partie du traitement préconisé en préventif par Jeannin [[4]] est utilisé au niveau des mains, à savoir une aiguille au milieu de chaque dernière phalange des mains et des pieds. De même le RM14 (chengjiang) est puncturé en prévention de l’inflammation des muqueuses, en particulier pour éviter les aphtes comme l’indique aussi Jeannin [[5]].

La deuxième séance d’acupuncture est réalisée vingt-quatre heures après la première cure de chimiothérapie. Celle-ci a été bien supportée : pas de vomissements mais quelques nausées malgré l’aprépitant (Emend®) 125mg pris une heure avant la cure et l’ondansétron (zophren®) 8 mg pris le matin même. Pas de fatigue ni d’aphtes non plus, pas de neuropathies. Cependant, outre l’inappétence et les selles devenues molles, son état psychologique s’est détérioré : anxiété avec idées noires, humeur dépressive avec insomnie et agitation mentale et fatigue plus marquée (4 à l’EVA). La langue a toujours la pointe rouge ; ailleurs elle est plus pâle. Les pouls sont toujours fins (xi), mais faibles (ruo). Son état correspond encore à un Vide de yin de Cœur auquel se surajoute un Vide de qi de Rate. Le traitement reprend les points précédents. Sont ajoutés ES36 (zusanli) et GI4 (hegu) stimulés en électroacupuncture à la fréquence de 2Hz.

La troisième séance d’acupuncture est réalisée en inter-cure de chimiothérapie, soit dix jours avant la deuxième cure de chimiothérapie. Une évaluation de sa fatigue est réalisée en utilisant l’échelle unidimensionnelle BFI (Brief Fatigue Inventory)  qui analyse par un questionnaire neuf items (chiffré de 0 à 10 sur une échelle numérique) avec trois questions sur la sévérité de la fatigue et six questions sur le retentissement dans la vie quotidienne dans les 24 heures qui précèdent : activité générale, humeur, capacité de marche, travail, relations avec autrui, joie de vivre. La fatigue est considérée comme modérée pour des chiffres compris entre 4 et 6 ; et sévère si compris entre 7 et 10. Madame R.E évalue sa fatigue à 6,3.

Lors de la quatrième séance qui a lieu 24h après la date de sa deuxième cure de chimiothérapie, la fatigue s’est amendée, puisque que chiffrée à 4,5 sur l’échelle BFI. Par contre, la deuxième cure a été reportée d’une semaine en raison de l’apparition d’une neutropénie à 1300/mm3. Le traitement de cette quatrième séance est identique à la précédente. La cinquième séance qui a lieu 48h avant la deuxième séance effective de chimiothérapie montre que la fatigue s’est bien stabilisée car évaluée à 3,5 sur l’échelle BFI.

La sixième séance, 24h après la deuxième cure retrouve à nouveau une fatigue très sévère à 8 sur l’échelle BFI. Les polynucléaires neutrophiles sont à 2800/mmmais l’oncologue a prévu une injection de pegfilgrastim (neulasta®) à faire systématiquement  24h après chaque cure de chimiothérapie.

De ce fait, cette sixième séance s’intercale entre cure de chimiothérapie et l’injection de la cytokine (facteur de croissance de la lignée granulocytaire, G-CSF Granulocyte-Colony Stimulating Factor humain). Madame R.E présente toujours un zheng combiné de Vide de yin de Cœur et Vide de qi de Rate et le traitement acupunctural reste identique aux trois précédentes séances. Cependant, du fait d’un début de paresthésies des doigts, le traitement concernant la neuropathie est intensifié avec ajout de nouveaux points selon le protocole de Jeannin [4].

La septième séance a lieu début mai en inter-cure et la huitième 24h avant la 3ème cure de chimiothérapie. Durant cette période d’inter-cure, la fatigue s’est amendée complètement, car évaluée à 1,5 sur l’échelle BFI. Par contre, cette période est marquée par une diarrhée malgré la prise de lopéramide (imodium®) et racécadotril (tiorfan®) et par des douleurs musculo-squelettiques à type de myalgies et d’arthralgies importantes évaluées à 7 sur l’échelle EVA en rapport aux injections de neulasta®. Le poids est à 53kg. L’examen clinique retrouve un Vide de yang des Reins avec une langue pâle, un pouls fin (xi) et profond (chen). Le traitement acupunctural reprend les mêmes points que les séances précédentes sauf RE6 et RM17. Sont ajoutés : FO13  (zhangmen) ;  GI11 (quchi) ; RM6 (qihai), RM12 (zhongwan) et ES25 (tianshu) en moxibustion à l’armoise et TR5 (waiguan), IG3 (houxi), VE62 (shenmai) et VB41 (zulinqi), points clés des Merveilleux Vaisseaux [[6]].

La diarrhée a disparu lors de la neuvième séance, intercalée entre 3ème cure de chimiothérapie et injection de neulasta®. Par contre, la fatigue est remontée à 5,2 au BFI, qui s’atténuera lors de dixième séance marquée par un début de reprise de ses activités professionnelles.

Et les séances d’acupuncture vont alterner jusqu’à la dernière cure de chimiothérapie en juillet 2012 sous le rythme d’une séance 48 à 72 heures avant la cure de chimiothérapie, une séance 24h après la cure de chimiothérapie, et une autre séance en inter-cure, vers le dixième jour du cycle. Les différents points sont utilisés en fonction des symptômes, mais aussi  selon la différenciation des syndromes zheng

Résultats

Au terme des six cures de chimiothérapie, Madame R.E avait retrouvé la joie de vivre. L’anxiété et l’humeur dépressive avait disparu. A la dernière séance d’acupuncture, 24h après la dernière cure, la fatigue était évaluée à 4,8 sur l’échelle BFI alors que 72h avant la cure, elle était à 0. La neuropathie périphérique toujours au niveau des doigts n’avait jamais dépassé le stade de paresthésies non invalidantes. Quelques épisodes de diarrhées sont encore survenus, mais jamais autant qu’après la deuxième cure ; quelques aphtes sans caractère de gravité. Par contre l’alopécie était totale. Les arthralgies et myalgies en rapport avec le neulasta® qui avaient duré quatre à cinq jours lors de la première injection ne duraient plus que deux à trois jours.

Discussion

Définitions de la fatigue et modalités épidémiologiques

 L’asthénie liée au cancer est une sensation subjective, pénible et persistante de fatigue physique, émotionnelle et/ou cognitive, un épuisement en rapport avec le cancer ou le traitement du cancer, non proportionnelle à l’activité récente, non améliorée par le repos et qui interfère avec le fonctionnement habituel du malade [[7]]. La fatigue touche très fréquemment les patients cancéreux bénéficiant d’une chimiothérapie cytotoxique, de radiothérapie, de greffe de moelle osseuse ou de traitements avec des modificateurs de réponse biologique [[8]]. Elle affecte 70% à 100% des patients cancéreux selon le National Comprehensive Cancer Network (NCCN).

Il faut distinguer la fatigue au cours de la prise en charge thérapeutique et celle qui survient après la fin du traitement.

Une revue de la littérature publiée entre 1989 et 2001 concernant le cancer du sein a objectivé que des taux élevés et fluctuants de prévalence de la fatigue sont trouvés non seulement pendant, mais aussi après l’administration d’une chimiothérapie adjuvante. Les études de la littérature montrent que l’intensité de la fatigue reste stable tout au long des cycles de traitement. Par contre, la fatigue qui suit les deux premiers jours après l’administration de la chimiothérapie semble être la pire [[9]].

La fatigue persiste aussi bien souvent alors que le traitement anticancéreux est terminé [[10]] et dans une étude longitudinale, on objective que 34% des sept-cent-soixante patientes interrogées rapporte une fatigue importante cinq à dix ans après le diagnostic du cancer du sein [[11]]. L’évaluation de la fatigue doit se faire au cours du temps par des questionnaires spécifiques comme le MFI 20 (multidimensional Fatigue Inventory), le FACIT-F (Functional assessment of chronic illness-Fatigue subscale) ou le BFI (Brief Fatigue Inventory) [[12]].

La prise en charge préconisée habituelle

La fatigue est un symptôme à la fois multifactoriel et multidimensionnel. Il s’agira tout d’abord de découvrir les causes réversibles facilement identifiables par un bilan biologique, comme une anémie, une infection, des troubles métaboliques, endocriniens, ou par une comorbidité : syndrome dépressif, dénutrition, causes iatrogènes, récidive du cancer, douleurs chroniques etc.

Sans étiologie précise, il est recommandé en fonction de la prise en charge (durant le traitement par chimiothérapie/ radiothérapie etc., en post-thérapie ou en fin de vie) de favoriser les techniques d’économie d’énergie sans conseiller le repos et la sieste qui sont délétères, favoriser la réhabilitation physique (marche, jogging, natation) avec des exercices physiques modérés et réguliers [[13]], d’avoir une approche psychologique et/ou enfin d’intervenir par thérapeutiques purement pharmacologiques tels que les psychostimulants : méthylphénidate, modafinil, dexamphétamine, guarana. Cependant, même si ces psychostimulants augmentent la vigilance, le niveau de preuves est insuffisant pour qu’ils soient systématiquement recommandés, sans compter que les effets secondaires sont loin d’être négligeables [7,[14]].

Durant la phase de traitement anticancéreux, le NCCN [7] avait rapporté des effets positifs de l’acupuncture, mais du fait de la faible population étudiée, recommandait des ECR de plus grande puissance. 

Prise en charge de la fatigue par acupuncture

 En effet, bien qu’une métaanalyse de la collaboration Cochrane réalisée à partir de cinq études (n=205) montre que le méthylphénidate puisse être efficace dans la fatigue, il a été conseillé de réaliser de plus grands essais [[15]]. De la même manière, même si quatre essais d’acupuncture portant sur une population globale de 127 patients objectivent un certain bénéfice, il n’en demeure pas moins que la réalisation d’ECR de plus grande puissance est nécessaire.

Fatigue liée à la radiothérapie

Une étude préliminaire a objectivé que douze séances d’acupuncture réalisées chez des patients (n=16) durant tout leur protocole de radiothérapie ont le potentiel de prévenir la fatigue liée à ce traitement [[16]].

Mieux, car dans cette étude toujours préliminaire mais en double aveugle et portant sur vingt-sept patients randomisés, il apparaît que le groupe de sujets recevant l’acupuncture ont une meilleure amélioration de la fatigue que dans celui du groupe acupuncture factice [[17]]. Il s’agit d’une étude pilote de bonne qualité méthodologique avec un score de Jadad à 5 (tableau I) [[18]]. On observe que l’acupuncture est plus efficace sur la fatigue, que l’acupuncture factice, même si la différence entre les deux n’est pas significative (p=0,37). En fait, les auteurs ont calculé que pour montrer une différence significative entre les deux groupes et objectiver un effet spécifique, il était nécessaire d’augmenter la puissance d’une étude future et d’inclure soixante-quinze patients par groupe. Quoi qu’il en soit les auteurs observaient que l’acupuncture véritable était plus bénéfique pour les patients que l’acupuncture factice.

Tableau I. Evaluation d’une qualité méthodologique de l’essai contrôlé randomisé de Balk.

Fatigue en post-chimiothérapie

L’étude ouverte de Vickers et al. [[19]] a été conduite chez trente-sept sujets, dont trente et un ont bénéficié de l’évaluation complète (six perdus de vue). Il s’agissait de patients ayant eu pour la plupart un cancer du sein (32%), mais aussi un cancer gynécologique (16%), poumon (23%), hématologique (16%) etc.

Ces malades avaient fini leur cure de chimiothérapie depuis plus de deux ans et avait une fatigue persistante évaluée au départ à 6,47 sur l’échelle BFI. Une première cohorte (n=25) avait bénéficié du traitement acupunctural deux fois par semaine pendant quatre semaines et la seconde (n=12), une fois par semaine pendant six semaines. La moyenne d’amélioration du niveau de fatigue a été de 31,1% et aucune différence entre les deux cohortes. Par contre, la réponse était moins bonne à partir de 65 ans. Cette étude de basse qualité méthodologique (Jadad=1) non contrôlée a le mérite de montrer que l’acupuncture peut entraîner une bonne amélioration de la fatigue, et, selon les auteurs, a le mérite d’attirer l’attention sur le fait que des ECR sont nécessaires pour le confirmer.

De ce fait, encouragés par ces résultats, Molassiotis et al. [[20]] ont réalisé un essai contrôlé randomisé contre placebo de haute qualité méthodologique (Jadad=5) à trois bras : un bras acupuncture (n=15), un autre acupression (n=16) et enfin un bras acupression factice « sham » (n=16) chez des patients cancéreux (lymphomes, cancers mammaires, cancer poumon, gastro-intestinaux etc.) souffrant de fatigue après avoir achevé un mois auparavant leur cycle de chimiothérapie (CHOP, anthracycline, cisplatine etc.). Par l’évaluation de la fatigue selon l’échelle MFI 20, ils confirment les résultats précédents en trouvant une moyenne d’amélioration à la fin du traitement de 36% des niveaux de fatigue dans le groupe acupuncture, 19% dans le groupe acupression et 0,6% dans le groupe placebo, le tout maintenu pendant deux semaines. L’acupuncture est plus efficace de manière statistiquement significative (p=0,01) que l’acupression ou l’acupression factice.

Deux semaines après la fin du traitement acupunctural, une seconde évaluation par MFI 20 a permis de constater que l’amélioration de la fatigue était moins forte qu’à la première évaluation (22% dans le groupe acupuncture, 15% dans le groupe acupression et 7% pour le groupe acupression placebo) et imposait donc la nécessité de prolonger le traitement pour maintenir l’effet antifatigue de l’acupuncture. Malgré l’efficacité nette de l’acupuncture et dans une moindre mesure celle de l’acupression qui pourra être utilisée chez les personnes pusillanimes, cette étude préliminaire objective la nécessité d’un ECR de grande puissance.

Johnston et al. [[21]] ont étudié l’utilisation de l’acupuncture dans le cadre de la médecine intégrative, c’est à dire intégration de l’acupuncture à un programme de prise en charge à la fois physique, psychologique et diététique chez des patientes ayant bénéficié d’une chimiothérapie pour cancer du sein. Elles souffraient d’une fatigue évaluée à une moyenne de 6,33 points selon l’échelle d’évaluation BFI. Les auteurs les ont randomisées en deux groupes : un groupe acupuncture intégré à la prise en charge habituelle (n=7) et un groupe uniquement de prise en charge habituelle (n=6). L’étude contrôlée randomisée préliminaire, de bonne tenue méthodologique (Jadad=3, car n’étant pas en insu) suit les recommandations CONSORT [[22]] et STRICTA [[23]]. On observe que l’intervention acupuncturale est associée à une baisse de 2,38 points (p=0,08) mesurée sur l’échelle BFI par rapport au groupe témoin. Ainsi du fait de la faible puissance de l’étude, les auteurs proposent de réaliser un ECR de plus grande taille pour confirmer l’efficacité de l’acupuncture.

Le tableau II récapitule les caractéristiques de ces études cliniques.

Tableau II. Caractéristiques des principales études cliniques d’acupuncture utilisée en cas de fatigue. 

Auteurstype d’étude et nombre de patientsJadadProtocolePoints utilisésRésultats
Balk(2009)ECR en double aveugle préliminaire contre placebo à deux bras (n=27) 5– durant période des six semaines de traitement de radiothérapie- séances de 30mn2 fois par semaine
 – recherche du deqi.
– évaluation : FACIT-F
– groupe acupuncture : taixi(RE3), sanyinjiao (RA6), hegu(GI4), zusanli (ES36), qihai(RM6).RE3 et ES36 : EA à 1Hz (30 mn) + RM6 est chauffé.
– groupe acupuncture factice : idem mais aiguilles placebo de type Park + simulation d’électroacupuncture (EA) (électrodes non reliées) et simulation de chaleur avec une lampe à émission de chaleur.
acupuncture plus efficace sur la fatigue que l’acupuncture factice mais non significatif (p=0,37)
Vickers (2004)Etude ouverte (n=37)1– 2 ans après fin de la cure de chimiothérapie
– premier groupe : 2 fois par semaine (20 mn)
– protocole modifié dans le deuxième groupe : puncture 1 fois par semaine- recherche du deqi
– évaluation : BFI
1er groupe : diji (RA8), yinlingquan (RA9), zusanli(ES36), guanyuan (RM4), qihai(RM6) et quchi (GI11).
 2e groupe : taixi (RE3), sanyinjiao (RA6), zusanli(ES36), guanyuan (RM4), qihai(RM6) et shufu (RE27)
– amélioration du niveau de fatigue : 31,1% (IC 95%, 20,6% à 41,5%)
– pas de différence significative entre les deux cohortes
Molassiotis(2007)ECR en double aveugle préliminaire contre placebo à trois bras (n=47)5– 1 mois après fin de la cure de chimiothérapie
– 6 sessions de 20 mn pendant quinze jours (3 fois par semaine)
– recherche du deqi
– évaluation : MFI 20 
groupe acupuncture : hegu(GI4), zusanli (ES36) et sanyinjiao (RA6)
groupe acupression : mêmes points utilisés avec pression d’une minute par le patient lui-même tous les jours pendant quinze jours
groupe placebo : utilisation de pression sur des points inactifs dans la fatigue : zhouliao (GI12), xiyangguan (VB33), pucan(VE61)
-amélioration du niveau de fatigue de 36% par acupuncture, 19% par acupression et 0,6% dans le groupe placebo
-maintien pendant 2 semaines.
-acupuncture  plus efficace (p=0,01) que l’acupression ou l’acupression factice. 
Johnston(2011)ECR sans placebo à 2 bras (n=13)3– après fin de la cure de chimiothérapie – 8 sessions de 50 mn (1 fois par semaine)- recherche du deqi– évaluation : BFI groupe acupuncture et prise en charge habituelle : hegu (GI4), zusanli (ES36), sanyinjiao(RA6) et taixi (RE3) +
 -en cas de symptômes gastro-duodénaux : neiguan (MC6), gongsun (RA4)
 – en cas de symptômes de la sphère psychologique : lieque(PO7), dazhong (RE4), taichong(FO3), yintang et baihui (VG20)
– en cas de troubles du sommeil shenmen (CO7), dazhong (RE4) et shenmai (VE62);
– en cas de symptômes douloureux et en fonction du site de la douleur : fengchi (VB20), xiaxi (VB43), juliao (VB29), huantiao (VB30), qiuxu (VB40), shenmai (VE62), waiguan (TR5) et houxi (IG3)
groupe témoin (prise en charge habituelle seule) : mêmes points utilisés avec pression d’une minute par le patient lui-même tous les jours pendant quinze jours 
-acupuncture diminue la fatigue de 2,38 points versus groupe témoin (IC 90% 0,586-5,014 ; p=0,0776)

Les principaux effets indésirables du traitement anticancéreux

Outre l’action sur la fatigue, le traitement acupunctural devra essayer de limiter certains effets secondaires des différentes molécules utilisées durant le cycle de chimiothérapie. En particulier, l’acupuncture agira sur les douleurs musculo-squelettiques, les troubles gastro-intestinaux, les neuropathies périphériques et même la leucopénie comme le suggère la métaanalyse de Lu et al. [[24]].

 Le carboplatine

Cette molécule présente essentiellement une toxicité rénale (néphropathie avec augmentation de la créatininémie, diminution de la clairance de la créatinine, troubles hydroélectrolytiques), hématologique (risque d’anémie, de leucopénie, neutropénie), digestive (nausées, vomissements, diarrhées) et neurologique (neuropathie périphérique avec paresthésies), alopécie et altération de l’état général.

 Le paclitaxel

Avant l’administration du taxol®, la prémédication préconisée à base de corticoïdes, d’antihistaminiques et d’antagonistes des récepteurs H2 est administrée systématiquement pour éviter les réactions d’hypersensibilité sévères, parfois fatales. Les autres effets secondaires rencontrés de manière très fréquentes sont : alopécie, neuropathies périphériques sévères (85% de neurotoxicité avec une perfusion de 175mg/m² sur 3 heures), myalgies et arthralgies (60% des patients), myélosuppression (une neutropénie sévère (< 500 /mm3) a été observée chez 28 % des patients) et bien sûr les troubles gastro-intestinaux (nausées, vomissements, diarrhées, inflammation des muqueuses). L’asthénie est rapportée aussi mais non retrouvée de façon fréquente.

 Le pegfilgrastim

Les effets indésirables les plus fréquents sont les douleurs osseuses, douleurs musculo-squelettiques (myalgies, arthralgies, douleurs des membres, dorsalgies, cervicalgies), céphalées, nausées.

Conduite à tenir

L’efficacité de l’acupuncture dans la fatigue immédiate survenant en cours de traitement a été peu étudiée, excepté durant la période de radiothérapie [17] et dans certaines études de cas [5,[25],[26],[27]]. Ainsi, on s’aperçoit que ces différents protocoles de chimiothérapie ou de radiothérapie seront d’autant mieux supportés, d’un point de vue fatigue et qualité de vie, si le suivi par acupuncture se fait durant tout le cycle thérapeutique.

Ce qui a été réalisé dans ce cas clinique.

L’intervention acupuncturale a ainsi été réalisée en règle générale 24 à 48 heures avant la cure de chimiothérapie (séance de 20 mn), puis une autre le lendemain de la perfusion suivie d’une autre en inter-cure (en moyenne au 10ème jour pour un cycle de 21 jours de cure). Jeannin et al. préconisent une séance par semaine par exemple pendant toute la durée de la radiothérapie [5].

Lors de chaque consultation, le protocole du choix des points concernant la fatigue n’est pas rigide, mais est adapté en fonction de l’évolution ou de l’apparition de symptômes ou des effets secondaires. De ce fait cette souplesse permet également d’améliorer la qualité de vie des patients. Le tableau III récapitule un protocole de traitement à adapter en fonction du cadre clinique zheng.

 Tableau III. Protocole de traitement de la fatigue lié au cancer et adapté aux zheng pour un cycle de chimiothérapie de 21 jours. 

Traitement commun à réaliser  48 à 72h avant la cure de chimiothérapie, 24h après et au 10e jour du cycle MC6, CO7, CO5, PO7, VE23 et RM4 en moxibustion, RE3, RE6, RA6, DM20, RM14, aiguilles des dernières phalanges mains et pieds
Si Vide de yin de Cœur et Vide de qi de RateES36 (zusanli) et GI4 (hegu) stimulés en électroacupuncture à la fréquence de 2Hz. 
Si Vide de yang des ReinsFO13  (zhangmen) ;  GI11 (quchi) ; RM6 (qihai), RM12 (zhongwan) et ES25 (tianshu) en moxibustion à l’armoise et TR5 (waiguan), IG3 (houxi), VE62 (shenmai) et VB41 (zulinqi)

Conclusions

 Cette étude de cas montre que l’acupuncture peut apporter un bénéfice certain dans la fatigue persistante liée au traitement anticancéreux. En outre, l’acupuncture a l’avantage d’accompagner le patient tout au long de sa chimiothérapie et peut de ce fait anticiper et même améliorer nombre d’effets secondaires comme les troubles gastro-intestinaux et neurologiques. En ce qui concerne la fatigue, des études contrôlées randomisées de haute qualité méthodologique sont encore nécessaires. Mais il est clair, ainsi que le soulignent les différents auteurs, que ce n’est pas sans poser des problèmes pratiques. Il faudra bien sûr tenir compte de la difficulté de recrutement afin d’atteindre la population suffisante. En effet, Johnston et al. [[28]] montrent que pour obtenir une puissance statistique suffisante de l’ECR en phase III, il serait nécessaire de randomiser dans deux bras au moins 101 sujets (52 par bras) si l’on s’attend à un effet important de l’acupuncture, voire 235 (118 par bras) si l’effet est supposé plus modéré. Il faudra aussi faire le choix du placebo, tenir compte de la variabilité des symptômes, du type d’acupuncture (moxibustion, auriculothérapie, électroacupuncture, acupression etc.) qui peuvent entraîner une certaine hétérogénéité des études. Quoi qu’il en soit, il en ressort qu’il y a très peu d’effets secondaires et pas de réelles contre-indications [[29]], surtout si l’on suit les recommandations émises par la Haute Autorité de Santé [[30]]. D’autre part, la recherche clinique ne faiblit pas si l’on en croit le méta-registre d’essais cliniques contrôlés (mRCT) qui comptabilise à ce jour cinq études en phase II ou III, et deux études préliminaires [[31]].

L’acupuncture se doit donc d’entrer dans le panel de soins de santé que l’oncologue peut offrir à son malade.


Références

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Stéphan JM. Asthénie : intérêt de l’acupuncture au cours d’un protocole de chimiothérapie (carboplatine-paclitaxel). Acupuncture & Moxibustion. 2012;11(3):201-209. (Version PDF)

Stéphan JM. Asthénie : intérêt de l’acupuncture au cours d’un protocole de chimiothérapie (carboplatine-paclitaxel). Acupuncture & Moxibustion. 2012;11(3):201-209. (version 2012)

Intérêt de l’acupuncture dans la fatigue liée au cancer

Paul Sérusier – Les Porteuses d’eau ou la Fatigue (1897) – Musée des Beaux-Arts de Brest
Paul Sérusier – Les Porteuses d’eau ou la Fatigue (1897) – Musée des Beaux-Arts de Brest

Résumé : Qu’elle soit en rapport avec la chimiothérapie ou la radiothérapie, la fatigue liée au cancer est un problème très fréquent apparaissant dès le début du traitement anticancéreux et pouvant persister même des mois après la fin de ce traitement. Son dépistage et son évaluation devraient donc être recommandés systématiquement. A l’exclusion des thérapies des causes facilement identifiables comme une anémie ou une dépression, le traitement habituel fait appel à une prise en charge favorisant les techniques d’économie d’énergie, une approche pharmacologique, psychologique et une réhabilitation physique. Une autre possibilité souvent ignorée fait intervenir l’acupuncture qui objective dans des essais contrôlés randomisés préliminaires un bénéfice certain qui doit être confirmé par des essais cliniques de grande puissance. L’acupuncture semble ainsi efficace dans la fatigue liée au cancer quel que soit son stade et se doit donc d’entrer dans le panel de soins de santé que l’oncologue peut offrir à son malade. Mots clés : Acupuncture, cancer, fatigue liée au cancer, traitement  alternatif.

Introduction

 La demande d’acupuncture chez les patients souffrant de cancer est motivée par une recherche d’amélioration  de la qualité de vie comme le relève une étude sociologique réalisée en convention avec l’Institut national du cancer ([1]). On relève ainsi que 69,9% des attentes des patients concernent la diminution des effets secondaires des traitements oncologiques, notamment les nausées et vomissements, le stress, la fatigue et les douleurs ([2]). Parmi ces effets secondaires (tableau 1), la fatigue est la mieux soulagée (58,1% des cas) selon l’étude de Triadou et al. ([3]) et il importe de faire le point sur l’état actuel des connaissances.

 Tableau 1. Effets secondaires les mieux soulagés par acupuncture des patients d’acupuncteurs médecins (reproduction réalisée avec l’aimable autorisation de la revue Acupuncture & Moxibustion).  

Définitions de la fatigue

L’asthénie liée au cancer est une sensation subjective, pénible et persistante de fatigue physique, émotionnelle et/ou cognitive, un épuisement en rapport avec le cancer ou le traitement du cancer, non proportionnelle à l’activité récente, non améliorée par le repos et qui interfère avec le fonctionnement habituel du malade ([4]). Elle est à la fois physique avec une asthénie prédominant en fin d’après-midi voire le soir, et psychique survenant le matin avec une dimension psycho-pathologique entraînant détresse, émotions, tristesse, irritabilité etc. Elle va entrainer des stratégies d’adaptation avec une diminution des capacités physiques et/ou psychologiques ([5]).

La fatigue touche très fréquemment les patients cancéreux bénéficiant d’une chimiothérapie cytotoxique, de radiothérapie, de greffe de moelle osseuse ou de traitements avec des modificateurs de réponse biologique ([6]). Elle affecte 70% à 100% des patients cancéreux selon le National Comprehensive Cancer Network ( NCCN). 

 Modalités épidémiologiques

 La prévalence de la fatigue a d’ailleurs été comparée à celle de la population générale. Selon la revue de Minton et al., elle varie beaucoup en fonction des questionnaires d’évaluation mais reste néanmoins significativement plus élevée que dans la population générale, chiffrée par exemple entre 39% et plus de 90% durant le traitement et de 19% et 38% après la fin du traitement anti-cancéreux ([7]).

Il est important aussi de savoir si la fatigue est bien la conséquence directe ou indirecte du cancer ou de son traitement. Il s’agira donc d’en faire un diagnostic précis selon des critères spécifiques et de la différencier d’une comorbidité psychiatrique. Cella et al. ([8]) ont établi différents critères afin de confirmer un diagnostic comme la fatigue significative, la diminution de la concentration, le sommeil non réparateur, le fait de devoir lutter pour surmonter la tendance à l’inactivité, la tristesse ou l’irritabilité, la perte de mémoire à court terme etc.

On distingue en outre la fatigue au cours de la prise en charge thérapeutique et celle qui survient après la fin du traitement.

Une revue de la littérature publiée entre 1989 et 2001 concernant le cancer du sein a objectivé que des taux élevés et fluctuants de prévalence de la fatigue sont trouvés non seulement pendant mais aussi après l’administration d’une chimiothérapie adjuvante. A l’inverse de la perception commune qui sous-entend que davantage de traitements de chimiothérapie peuvent conduire à une plus grande fatigue, les études de la littérature montrent au contraire que l’intensité de la fatigue reste stable tout au long des cycles de traitement. Par contre, la fatigue qui suit les deux premiers jours après l’administration de la chimiothérapie semble être la pire et les praticiens doivent en informer leurs patients ([9]).

La fatigue persiste aussi bien souvent alors que le traitement anticancéreux est terminé. Ainsi Broeckel et al. ont trouvé que la fatigue des patientes était en moyenne 50% plus élevée seize mois après la chimiothérapie que celle rapportée dans un groupe comparatif des femmes n’ayant pas eu le cancer du sein ([10]). A plus long terme, une étude longitudinale objective que 34% des sept-cent-soixante patientes interrogées rapporte une fatigue importante cinq à dix ans après le diagnostic du cancer du sein, presque identique à celle observée de un à cinq ans après le diagnostic (35%), soulignant ainsi l’absence de changement dans ce symptôme au fil du temps ([11]).

De ce fait, les patients sont en demande d’une utilisation plus fréquente des services de santé, y compris des thérapies alternatives, comme le montre une étude canadienne portant sur 913 patients, où l’asthénie est le symptôme le plus fréquemment rapporté (78%) avec l’anxiété (77%) ([12]). 

 Les échelles d’évaluation de la fatigue

 Si le diagnostic de la fatigue ne pose pas trop de problème, son évaluation au cours du temps nécessite des questionnaires spécifiques déterminés par l’intérêt que l’on porte au symptôme. S’il s’agit d’explorer la fatigue en évaluation de routine, une échelle unidimensionnelle de type visuelle analogique (EVA) graduée de 0 à 10 cm peut suffire. Par contre, en cas de recherche clinique, d’études contrôlées randomisées ou si le chiffrage à l’EVA est supérieur à 6 avec un impact sévère sur la vie quotidienne, les questionnaires doivent être spécifiques de type uni ou multidimensionnels, c’est à dire permettant d’étudier les différentes composantes de la fatigue à la fois physique et psychologique ([13]). On peut retenir le MFI 20 (multidimensional Fatigue Inventory) qui s’intéresse à vingt items et cinq dimensions : fatigue globale, physique, mentale, réduction de l’activité, réduction de la motivation ; le FACIT-F (Functional assessment of chronic illness-Fatigue subscale) mesurant à la fois la qualité de la vie (sur vingt-six items) et treize items spécifiques de la fatigue. Les référentiels interrégionaux (5) préconisent l’échelle de fatigue révisée de Piper datant de 1998 qui étudient vingt-deux items évalués sur une échelle numérique de 0 à 10, sur quatre dimensions : comportementale/intensité, affective, sensorielle et cognitive/humeur. Plus simple, car unidimensionnelle, la BFI (Brief Fatigue Inventory) évalue dans son questionnaire neuf items (chiffré de 0 à 10 sur une échelle numérique) avec trois questions sur la sévérité de la fatigue et six questions sur le retentissement dans la vie quotidienne dans les 24 heures qui précèdent : activité générale, humeur, capacité de marche, travail, relations avec autrui, joie de vivre. La fatigue est considérée comme modérée pour des chiffres compris entre 4 et 6 ; et sévère si compris entre 7 et 10. 

La prise en charge préconisée

 La prise en charge symptomatique doit tenir compte que la fatigue est un symptôme à la fois multifactoriel et multidimensionnel. Bien sûr il s’agira de découvrir les causes réversibles facilement identifiables par un bilan biologique, comme une anémie, une infection, des troubles métaboliques, endocriniens, ou par une comorbidité : syndrome dépressif, dénutrition, causes iatrogènes, récidive du cancer, douleurs chroniques etc.

Sans étiologie précise, il est recommandé en fonction de la prise en charge (durant le traitement par chimiothérapie/ radiothérapie etc., en post-thérapie ou en fin de vie) de favoriser les techniques d’économie d’énergie sans conseiller le repos et la sieste qui sont délétères, favoriser la réhabilitation physique (marche, jogging, natation) avec des exercices physiques modérés et réguliers ([14]), d’avoir une approche psychologique et/ou enfin d’intervenir par thérapeutiques purement pharmacologiques tels que les psychostimulants : méthylphénidate, modafinil, dexamphétamine, guarana. Cependant, même si ces psychostimulants augmentent la vigilance, le niveau de preuves est insuffisant pour qu’ils soient systématiquement recommandés, sans compter que les effets secondaires sont loin d’être négligeables (4,5).

Durant la phase de traitement anticancéreux, le NCCN (4) avait rapporté des effets positifs de l’acupuncture, mais du fait de la faible population étudiée, recommandait des ECR de plus grande puissance. 

Prise en charge de la fatigue par acupuncture

 En effet, bien qu’une métaanalyse de la collaboration Cochrane réalisée à partir de cinq études (n=205) montre que le méthylphénidate puisse être efficace dans la fatigue, il a été conseillé de réaliser de plus grands essais ([15]). De la même manière, même si quatre essais d’acupuncture (Figure 1) portant sur une population globale de 127 patients objectivent un certain bénéfice, il n’en demeure pas moins que la réalisation d’ECR de plus grande puissance est nécessaire.

Figure 1. Aiguille d’acupuncture implantée sur le point hegu (GI4). 

Fatigue liée à la radiothérapie

Une étude préliminaire a objectivé que douze séances d’acupuncture réalisées chez des patients (n=16) durant tout leur protocole de radiothérapie ont le potentiel de prévenir la fatigue liée à ce traitement ([16]).

Mieux, car dans cette étude toujours préliminaire mais en double aveugle et portant sur vingt-sept patients randomisés, il apparait que le groupe de sujets recevant l’acupuncture ont une meilleure amélioration de la fatigue que dans celui du groupe acupuncture factice ([17]). Il s’agit d’une étude pilote de bonne qualité méthodologique avec un score de Jadad à 5 (Tableau 2) ([18]). Les patientes sont traitées deux fois par semaine durant les six semaines de radiothérapie. Le recueil des mesures se fait selon l’échelle FACIT-F à trois et six semaines durant le traitement et quatre semaines après la fin. On observe que l’acupuncture est plus efficace sur la fatigue que l’acupuncture factice, même si la différence entre les deux n’est pas significative (p=0,37). En fait, les auteurs ont calculé que pour montrer une différence significative entre les deux groupes et objectiver un effet spécifique, il était nécessaire d’augmenter la puissance d’une étude future et d’inclure soixante-quinze patients par groupe. Quoi qu’il en soit les auteurs observaient que l’acupuncture véritable était plus bénéfique pour les patients que l’acupuncture factice.

 Tableau 2. Evaluation d’une qualité méthodologique de l’essai contrôlé randomisé de Balk.

Fatigue en post-chimiothérapie

L’étude ouverte de Vickers et al. ([19]) a été conduite chez trente-sept sujets, dont trente et un ont bénéficié de l’évaluation complète (six perdus de vue). Il s’agissait de patients ayant eu pour la plupart un cancer du sein (32%), mais aussi un cancer gynécologique (16%), poumon (23%), hématologique (16%) etc.

Ces malades avaient fini leur cure de chimiothérapie depuis plus de deux ans et avait une fatigue persistante évaluée au départ à 6,47 sur l’échelle BFI. Une première cohorte (n=25) avait bénéficié du traitement acupunctural deux fois par semaine pendant quatre semaines et la seconde (n=12), une fois par semaine pendant six semaines. La moyenne d’amélioration du niveau de fatigue a été de 31,1% (IC 95%, 20,6% à 41,5%) et aucune différence entre les deux cohortes. Par contre, la réponse était moins bonne à partir de 65 ans. Cette étude de basse qualité méthodologique (Jadad=1) non contrôlée a le mérite de montrer que l’acupuncture peut entraîner une bonne amélioration de la fatigue, et, selon les auteurs a le mérite d’attirer l’attention sur le fait que des ECR sont nécessaires pour le confirmer.

De ce fait, encouragés par ces résultats, Molassiotis et al. ([20]) ont réalisé un essai contrôlé randomisé contre placebo de haute qualité méthodologique (Jadad=5) à trois bras : un bras acupuncture (n=15), un autre acupression (n=16) et enfin un bras acupression factice « sham » (n=16) chez des patients cancéreux (lymphomes, cancers mammaires, cancer poumon, gastro-intestinaux etc.) souffrant de fatigue après avoir achevé un mois auparavant leur cycle de chimiothérapie (CHOP, anthracycline, cisplatine etc.). Par l’évaluation de la fatigue selon l’échelle MFI 20, ils confirment les résultats précédents en trouvant une moyenne d’amélioration à la fin du traitement de 36% des niveaux de fatigue dans le groupe acupuncture, 19% dans le groupe acupression et 0,6% dans le groupe placebo, le tout maintenu pendant deux semaines. L’acupuncture est plus efficace de manière statistiquement significative (p=0,01) que l’acupression ou l’acupression factice.

Deux semaines après la fin du traitement acupunctural, une seconde évaluation par MFI 20 a permis de constater que l’amélioration de la fatigue était moins forte qu’à la première évaluation (22% dans le groupe acupuncture, 15% dans le groupe acupression et 7% pour le groupe acupression placebo) et imposait donc la nécessité de prolonger le traitement pour maintenir l’effet antifatigue de l’acupuncture. Malgré l’efficacité nette de l’acupuncture et dans une moindre mesure celle de l’acupression qui pourra être utilisée chez les personnes pusillanimes, cette étude préliminaire objective la nécessité d’un ECR de grande puissance.

Johnston et al. ([21]) ont étudié l’utilisation de l’acupuncture dans le cadre de la médecine intégrative, c’est à dire intégration de l’acupuncture à un programme de prise en charge à la fois physique, psychologique et diététique chez des patientes ayant bénéficié d’une chimiothérapie pour cancer du sein. Elles souffraient d’une fatigue évaluée à une moyenne de 6,33 selon l’échelle d’évaluation BFI. Les auteurs les ont randomisées en deux groupes : un groupe acupuncture intégré à la prise en charge habituelle (n=7) et un groupe uniquement de prise en charge habituelle (n=6). L’étude contrôlée randomisée préliminaire, de bonne tenue méthodologique (Jadad=3, car n’étant pas en insu) suit les recommandations CONSORT ([22]) et STRICTA ([23]). On observe que l’intervention acupuncturale est associée à une baisse de 2,38 points (p=0,08)  mesurée sur l’échelle BFI par rapport au groupe témoin. Ainsi du fait de la faible puissance de l’étude, les auteurs proposent de réaliser un ECR de plus grande taille pour confirmer l’efficacité de l’acupuncture.

Le tableau 3 récapitule les caractéristiques de ces études cliniques.

 Tableau 3. Caractéristiques des principales études cliniques d’acupuncture utilisée en cas de fatigue. 

Auteurstype d’étude et nombre de patientsJadadProtocoleRésultats
Balk(2009)ECR en double aveugle préliminaire contre placebo à deux bras (n=27) 5– durant période des six semaines de traitement de radiothérapie
– séances de 30mn2 fois par semaine
 -recherche du deqi.
– évaluation : FACIT-F
– Bras acupuncture : avec électroacupuncture (EA)
– Bras acupuncture factice avec aiguilles placebo de type Park  +simulation d’ électrodes non reliées
acupuncture plus efficace sur la fatigue que l’acupuncture factice mais non significatif (p=0,37)
Vickers (2004)Etude ouverte (n=37)1– 2 ans après fin de la cure de chimiothérapie
– premier groupe : 2 fois par semaine (20 mn)
– protocole modifié dans le deuxième groupe : puncture 1 fois par semaine
– recherche du deqi
– évaluation : BFI 
– amélioration du niveau de fatigue : 31,1% (IC 95%, 20,6% à 41,5%)
– pas de différence significative entre les deux cohortes
Molassiotis (2007)ECR en double aveugle préliminaire contre placebo à trois bras (n=47)5– 1 mois après fin de la cure de chimiothérapie – 6 sessions de 20 mn pendant quinze jours (3 fois par semaine)
-recherche du deqi
– évaluation : MFI 20
groupe acupuncture
groupe acupression groupe placebo : utilisation de pression sur des points inactifs dans la fatigue   
-amélioration du niveau de fatigue de 36% par acupuncture, 19% par acupression et 0,6% dans le groupe placebo
-maintien pendant 2 semaines.
-acupuncture  plus efficace (p=0,01) que l’acupression ou l’acupression factice. 
Johnston(2011)ECR sans placebo à 2 bras (n=13)3– après fin de la cure de chimiothérapie
 – 8 sessions de 50 mn (1 fois par semaine)
-recherche du deqi
– évaluation : BFI
– groupe acupuncture et prise en charge habituelle
– groupe témoin (prise en charge habituelle seule)
-acupuncture diminue la fatigue de 2,38 versus groupe témoin (p=0,08)

Conclusions 

La fatigue persistante liée au traitement anticancéreux est un symptôme pour lequel l’acupuncture peut apporter un bénéfice certain. Bien sûr des études contrôlées randomisées de haute qualité méthodologique sont encore nécessaires. Mais il est clair, ainsi que le soulignent les différents auteurs, que ce n’est pas sans poser des problèmes pratiques. Par exemple, il faut tenir compte de la difficulté de recrutement afin d’atteindre la population suffisante. En effet selon l’étude de Johnston et al. ([24]) pour obtenir une puissance statistique suffisante de l’ECR en phase III, il serait nécessaire de randomiser dans deux bras au moins 101 sujets (52 par bras) si l’on s’attend à un effet important de l’acupuncture, voire 235 (118 par bras) si l’effet est supposé plus modéré. Il faudra aussi faire le choix du placebo, tenir compte de la variabilité des symptômes, du type d’acupuncture (moxibustion, auriculothérapie, électroacupuncture, acupression etc.) qui peuvent entraîner une certaine hétérogénéité des études. Quoi qu’il en soit, il en ressort qu’il y a très peu d’effets secondaires et pas de réelles contre-indications ([25]), surtout si l’on suit les recommandations émises par la Haute Autorité de Santé ([26]). D’autre part, la recherche clinique ne faiblit pas si l’on en croit le méta-registre d’essais cliniques contrôlés (mRCT) qui comptabilise à ce jour cinq études en phase II ou III, et deux études préliminaires ([27]).

L’efficacité de l’acupuncture dans la fatigue immédiate survenant en cours de traitement a été peu étudiée, excepté durant la période de radiothérapie (17) et dans certaines études de cas ([28],[29],[30],[31],[32]). Ainsi, on s’aperçoit que ces différents protocoles de chimiothérapie ou de radiothérapie seront d’autant mieux supportés, d’un point de vue fatigue et qualité de vie, si le suivi par acupuncture se fait durant tout le cycle thérapeutique. L’intervention acupuncturale sera réalisée ainsi en règle générale 24 à 48 heures avant la cure (séance de 20 mn), puis une autre le lendemain de la perfusion suivie d’une autre en intercure. Jeannin et al. préconisent une séance par semaine pendant toute la durée de la radiothérapie (30). Lors de chaque consultation, le protocole du choix des points concernant la fatigue n’est pas rigide, mais est adapté en fonction de l’évolution ou l’apparition de symptômes ou des effets secondaires. De ce fait cette souplesse permet également d’améliorer la qualité de vie des patients. L’acupuncture se doit donc d’entrer dans le panel de soins de santé que l’oncologue peut offrir à son malade.


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Stéphan JM. Intérêt de l’acupuncture dans la fatigue liée au cancer. Le nouveau Cancérologue. 2012;5(3):102-106. (Version PDF)

L’électroacupuncture a une efficacité spécifique dans le contrôle des vomissements induits par chimiothérapie myéloablative

Fort de France, Martinique : Fresque murale - France
Fort de France, Martinique : Fresque murale – France

Shen J,  Wenger N, Glaspy J, Hays R.D, Albert P.S, Choi C, Shekelle P.G : Electroacupuncture for Control of Myeloablative Chemotherapy–Induced Emesis. A randomized controlled trial. JAMA. 2000 ; 284 , 21, 2755-2761

Résumé

 Question :

L’électroacupuncture est-elle efficace dans les vomissements induits par une chimiothérapie hautement émétique ? Cette efficacité est-elle spécifique ?

Plan expérimental : Essai clinique randomisé, électroacupuncture versus puncture minimale et versus absence d’électroacupuncture.

Cadre : clinique de cancérologie dans un centre hospitalier universitaire californien (USA)

Patients : L’étude fut réalisée entre mars 1996 et décembre 1997. Un formulaire de consentement éclairé signé par les patientes fut demandé lors de l’hospitalisation pour la chimiothérapie. Le protocole d’étude fut approuvé par le comité scientifique local et revu par le comité institutionnel de protection du sujet humain.

Pour détecter entre 20 et 25% de réduction des vomissements, les groupes devaient inclure chacun 35 personnes, fixant une puissance de l’étude entre 77 et 93%.

104 femmes de 18 à 62 ans (âge moyen : 46 ans) ayant un cancer du sein à haut risque ( score supérieur à 80 sur l’échelle Karnofsky, quantifiée de 0 à 100), avec une espérance de vie d’au moins 6 mois, et candidates appropriées pour le programme de transplantation de moelle ont donc été recrutées.

Les exclusions : métastases de cerveau, infections évolutives, infections cutanées, pacemaker, incapacité à donner leur consentement éclairé.

Intervention : La randomisation en trois groupes fut réalisée par un investigateur qui n’avait eu aucun contact direct avec les patientes (enveloppes numérotées, scellées, opaques).

Les patientes des 3 groupes ont bénéficié de la même chimiothérapie et de la même thérapie antiémétique.

Chimiothérapie : cyclophosphamide (endoxan) à la dose de 1875 mg/m² de surface corporelle par jour et cisplatin (cisplatine) : 55mg/m²/j pendant les 3 premiers jours d’hospitalisation, et le 4ème jour carmustine (Bicnu) à la dose de 600mg/m².

Agents antiémétiques : prochlorperazine (non commercialisé en France) utilisé par voie intraveineuse avant la chimiothérapie à la dose de 10 mg dans 100 ml de solution saline puis en perfusion continue à la dose de 1mg/m² de surface corporelle et par heure, lorazepam en intraveineux (témesta, mais non commercialisé sous cette forme en France) à la dose de 1mg/m² toutes les 4 heures, diphenhydramine hydrochloride (non commercialisé sous cette forme en France) à la dose de 25mg/m² administré en intraveineux également toutes les 6 heures : thérapeutique commencée 1 heure après le début de la chimiothérapie et continuée 48 heures après la fin de la dernière perfusion de chimiothérapie. Du metoclopramide (primpéran) et du droperidol (droleptan), médicaments supplémentaires ont été donnés à la discrétion des médecins non impliqués dans l’étude ou à la demande des patientes.

3 groupes :

1.Groupe électroacupuncture (n=37)  : acupuncture classique avec des aiguilles au gabarit 36 (norme américaine) de manière bilatérale par deux médecins acupuncteurs chevronnés :

– MC6 (Neiguan), puncturé à une profondeur de 1 cun, avec recherche de la sensation du « de Qi », puis relié par une pince crocodile à la borne négative du stimulateur électrique.

– ES 36 (Zusanli), puncturé à une profondeur de 1,5 cun, recherche du « de Qi », puis relié de la même façon à la borne positive.

Les variables électriques : fréquence : 2 à 10 hertz  impulsions de 0,5 à 0,7 millisecondes, polarité alternée, forme d’onde carrée de moins de 26 mA pendant 20 minutes.

La première séance a lieu dans les 2 heures précédant la perfusion initiale de chimiothérapie, puis les quatre jours suivants aux mêmes horaires, pour un total de 5 jours de traitement.

2.Groupe puncture minimale (n=33) : acupuncture avec insertion superficielle des aiguilles et  stimulation électrique simulée « mock » sur des points n’ayant aucun effet sur les vomissements : même protocole : aiguilles 36 placées de façon bilatérale par des médecins acupuncteurs.

– 1 point  aux environs de P7 (Lieque) et 1 autre près de VB 34 (Yanglingquan) puncturés superficiellement sans recherche du « de Qi », reliés donc à un stimulateur mais sans délivrance de courant électrique.

Même protocole de traitement : séances de 20 minutes par jour pendant 5 jours.

3.Groupe pharmacothérapie isolée (n=34) : sans électroacupuncture, les patientes reçoivent la thérapeutique antiémétique commune.

Les trois groupes à comparer sont similaires en terme d’âge, de sexe et de chimiothérapie antérieure. Néanmoins, le groupe avec électroacupuncture placebo a eu davantage de vomissements dans une chimiothérapie antérieure que les deux autres groupes, avec une différence significative (p=0,01).

Les patientes sont laissées dans l’ignorance de la nature du traitement reçu par acupuncture, comme l’atteste l’évaluation  par un questionnaire : pas de différence significative entre les 2 groupes (p=0,11 au test Khi-carré de Pearson). La qualité technique du traitement reçu, la gentillesse et l’accueil du médecin acupuncteur étaient comparables dans les deux groupes (p=0,13).

 La quantité moyenne d’agents antiémétiques administrés pendant la période d’étude était semblable dans les 3 groupes. De même, l’utilisation des antiémétiques supplémentaires était  comparable (p = 0,33 au test de Khi-carré de Pearson) dans les 3 groupes.

Critères de jugement : Critère primaire : le nombre d’épisode de vomissements. Critère secondaire : la proportion de jours sans vomissements. Deux périodes sont étudiées : la phase thérapeutique de J1 à J5 et la phase de suivi de J6 à J14. Les données ont été recueillies par une infirmière ignorant le groupe d’appartenance des patientes.

Résultats : Analyse en intention de traiter : toutes les patientes  randomisées, y compris celles sorties avant la fin de l’essai ont été étudiées..

Résultats
 GROUPE 1GROUPE 2Groupe 3
 électroacupuncturePuncture minimalePharmacothérapie
 (n = 37)(n = 33)(n = 34)
Période d’étude (Jour 1 – Jour 5)
Nombre d’épisodes de vomissements par personne
Moyenne (gamme)5 (1-25)10 (3-24)15 (0-25)
Moyenne (95% CI)*6.29 (4.20-7.02)10.73 (7.38-11.90)13.41 (9.55-15.05)
Pourcentage de jours sans vomissements
Moyenne (95% CI)55 (47-63)29 (20-37)20 (11-29)
Période de suivi (Jour 6 – jour 14)
Nombre d’épisodes de vomissements par personne
Moyenne (gamme)4 (0-32)7 (0-30)8 (0-22)
Moyenne (95% CI)*6.89 (3.65-7.34)8.60 (4.84-9.42)8.56 (5.29-9.48)
Pourcentage de jours sans vomissementsmoyenne (95% CI)60 (52-68)53 (45-62)52 (44-62)
 CI indicates confidence Interval 
* Constructed on Square root scale and back transformed to the original scale. 
     

1.Critère primaire  :

Durant la période des cinq jours thérapeutiques, le nombre d’épisodes de vomissements dans le groupe électroacupuncture est inférieur à celui de la puncture minimale et à celui de la pharmacothérapie seule (nombre moyen d’épisodes, 5, 10 et 15 respectivement ). La différence est statistiquement significative (p <0,001) pour chaque comparaison.

De même, le groupe acupuncture minimale a eu sensiblement moins d’épisodes de vomissements que le seul groupe pharmacothérapie isolée ( P <0,01).

  1. Critère secondaire : La proportion de jours sans vomissements est plus élevée dans le groupe électroacupuncture que dans celui de la puncture minimale ou que dans celui de la pharmacothérapie isolée (significatif : p<0,001). Par contre, la proportion de jours sans vomissements n’est pas supérieur dans le groupe puncture minimale par rapport augroupe pharmacothérapie (p=0,18).

Pendant la période de suivi du 6ème au 14ème jour, on ne met pas en évidence de différence significative dans la comparaison entre les trois groupes (p=0.18).

Conclusions :

Dans cette étude concernant des patientes ayant un cancer du sein et recevant une chimiothérapie à haute dose, l’adjonction d’une électroacupuncture est plus efficace dans le contrôle des vomissements qu’une puncture minimale ou qu’une pharmacothérapie isolée. Toutefois, l’effet observé est de durée limitée.

Commentaires :

Grille de Jadad :

Qualité méthodologique.

Des études antérieures ont suggéré que l’acupuncture puisse réduire les nausées et vomissements. Cet effet thérapeutique pourrait provenir des effets spécifiques mais aussi non spécifiques de l’acupuncture liés à la relation-interaction patient-acupuncteur.

Apparemment, cette étude n’est pas originale, car pourquoi faire une énième étude démontrant l’efficacité de l’acupuncture dans les vomissements ?

En effet déjà une conférence de consensus avait émis un avis favorable sur cette efficacité (1). Malheureusement, on suspectait un effet placebo.

 L’étude clinique randomisée de Dundee objectivait un effet certain de l’acupuncture sur les vomissements. Mais existait un problème : biais de méthodologie et pas assez de patients dans le groupe placebo.(2)

Une revue systématique des études cliniques randomisées (3) et une méta-analyse (4) ont démontré également l’efficacité de l’acupuncture, mais en post-opératoire et non dans les vomissements post chimiothérapiques, comme ici.

 Donc premier intérêt de cette étude

Deuxième question méthodologique : pourquoi faire une étude sur l’acupuncture et les vomissements ? Que peut apporter l’acupuncture au monde scientifique médical ?

Les auteurs, non acupuncteurs, expliquent qu’ils sont démunis dans la thérapeutique antiémétique post-chimothérapique, car bien que de nouvelles molécules soient sorties, en particulier l’ondansetron, très efficace, celui-ci ne peut être utilisé avec le cisplatin et le cyclophosphamide, car entraînant  de nombreuses interactions. D’où le deuxième intérêt de cette étude.

Le troisième intérêt : prouver qu’il existe un effet bien spécifique de l’acupuncture. Et là, les auteurs l’objectivent bien, mais démontrent qu’il existe de plus un effet non spécifique, lié pour eux à l’interaction patient-médecin, l’acupuncture minimale étant plus efficace que la thérapeutique antiémétique isolée. Mais pourquoi faire un essai avec un groupe acupuncture minimale et non directement un groupe placebo ?

Il s’avère donc qu’il existerait outre les effets spécifiques de l’électroacupuncture, des effets non spécifiques liés vraisemblablement à une intervention comportementale. En effet, l’électroacupuncture minimale induit également une réduction de la fréquence des épisodes de vomissements. L’attention apportée au patient et l’interaction clinicien-patient peuvent être des explications possibles dans l’effet bénéfique de cette configuration.

Par contre, l’effet spécifique de l’électroacupuncture serait de moduler la sérotonine, la substance P, et les opiacés endogènes au niveau du système nerveux central.

La qualité méthodologique de cet essai passe aussi par la validité statistique. La taille et la puissance de l’étude sont tout à fait bien étudiées, correctes et, avec ce qui est rare, un intervalle de confiance bien spécifié et étroit pour toutes les statistiques. Une valeur de P=0,05 indiquait une signification statistique. Seul bémol, la distribution des résultats n’étant pas normale, car étant distribuée de manière dissymétrique, les tests statistiques choisis ont été des tests non paramétriques ( analyse de variance de Kruskall-Wallis suivie du Test de Wilcoxon pour séries appariées, utilisation des modèles de quasi-vraisemblance de Poisson et modèle d’équation d’estimation généralisée GEE pour les ajustements, test de Wald). De ce fait, ces tests sont moins puissants que les tests paramétriques et pourraient produire des résultats significatifs trompeurs.  

Les limitations :

– Cette étude ne peut s’appliquer qu’à une certaine population cible : femmes, et une certaine pathologie, cancer du sein traité par chimiothérapie myéloablative.

–          Il faudrait voir si l’acupuncture est aussi efficace versus les nouvelles molécules (ondansetron) et les nouveaux protocoles. Donc d’autres ECR sont à réaliser…

– problème du groupe puncture minimale. Dans cette étude, les patients étaient incapables de distinguer la différence (tests statistiques pour preuve) entre acupuncture classique et acupuncture minimale que les auteurs  désignent du terme « non-classique ». Or nous savons qu’il existe une efficacité statistiquement significative de cette forme d’acupuncture (5, 6),  bien que d’autres auteurs disent le contraire(7).

Cette étude relève de ce que Johan Nguyen (8) décrit comme des essais de type B (acupuncture contre traitement de référence), mais aussi essais de type D (acupuncture contre fausse acupuncture). Le but des auteurs de cet essai était double : différencier l’effet spécifique de l’effet non-spécifique, et démontrer l’efficacité de l’électroacupuncture afin de définir sa place dans la stratégie thérapeutique (8).

– Les points utilisés ici comme antiémétiques sont classiquement retenus.

MC 6 (Neiguan) : point classique dans les vomissements, point Luo du Shou Jue Yin et surtout point clé du Yin Wei Mai, qui intervient préférentiellement sur la sphère neuropsychique et aussi sur la sphère digestive.

ES 36 (Zusanli) est le point He du méridien d’Estomac qui permet de calmer, contrôler et d’équilibrer le Qi et d’abaisser la Chaleur de l’Estomac en harmonisant Rate , Estomac, le Sang  et le Qi.

MC 6 est systématiquement utilisé dans les études, ES 36, bonne indication aussi, l’est nettement moins. Ce traitement classique est aussi préconisé comme points symptomatiques des nausées et vomissements dans le traité d’acupuncture de l’institut de médecine traditionnelle chinoise de Shanghaï (traduction de C. Roustan).

– Que dire maintenant des points retenus pour la puncture minimale : points situés près de  P 7 et VB 34. Je remarque en passant que les auteurs n’ont pas fait l’effort de mettre les noms des points en nomenclature chinoise pinyin. Mais ils utilisent tout de même la nomenclature internationale anglaise de 1980.

Notons que les auteurs décrivent ces deux points utilisés en disant qu’ils se trouvent près de P 7 et VB 34, sans donner exactement une distance. Certains chercheurs avaient tenté de déterminer la spécificité du point chinois en comparant les effets respectifs de stimulations appliquées à son niveau exact et sur un site voisin plus ou moins proche. Les résultats ne montrent pas de différence significative. Par exemple, chez le lapin, ils ont démontré que les effets de la stimulation se font  sentir tout autour d’une zone autour du point précis, mais s’atténuent dès qu’on s’éloigne trop (10,11). Ces résultats indiquent que le respect absolu des emplacements des points d’acupuncture n’est pas indispensable pour observer un effet hypoalgésique par exemple. La stimulation de zones d’innervation comparable produit donc des effets identiques.

 Mais c’est vrai aussi que les auteurs de cet essai n’ont pas cherché à mettre en place un placebo actif, mais ont plutôt cherché un protocole d’acupuncture minimale ‘acupuncture non-classique’ avec stimulation électrique feinte, qui ne sont pas indiqués pour le contrôle des vomissements.

Que penser donc de ces deux points ?

VB34 (Yanglinquan) n’est pas aussi inefficace dans les vomissements que semblent le dire les deux médecins acupuncteurs experts dans l’étude. En effet, le VB 34  a une action statistiquement significative dans les vomissements comme l’atteste l’étude de Chu en 1998 dans la prévention des vomissements après chirurgie de strabisme chez l’enfant.(9)

 En effet, Le VB 34, point Hui, grande Réunion des muscles et des tendons, point He à action spéciale sur la vésicule biliaire, est aussi un des douze points « étoile céleste ». Donc sa sphère d’activité n’est pas limitée qu’à la pathologie neuromusculaire. On le préconise également dans une variété d’hypertension artérielle, certaines précordialgies, les pathologies neurologiques (migraines, céphalées, zona…) et … dans les pathologies digestives (lithiases des voies biliaires, gastrites, ulcères, colopathies, hépatites),

P7 (Lieque), point clé du Ren Mai, n’est pas vraiment inefficace non plus. Le Ren Mai, vaisseau Conception,  présente en cas d’atteinte des symptômes de la sphère digestive, et en particulier des vomissements. Le Ren Mai, contrôle et régule les méridiens principaux et merveilleux vaisseaux Yin, mais aussi tous les points Mu qui se trouvent sur son trajet, contrôle enfin les fonctions digestives, sexuelles et respiratoires. Ainsi le RM 13 est le point des nausées et vomissements.

Conclusion : ni le VB34, ni le P7 ne peuvent être considérés comme des points complètement inefficaces dans les vomissements, même si on ne recherche pas le « De Qi » et même si l’électroacupuncture est feinte à ces niveaux.

Il y a donc une spécificité partielle de VB 34 et P7 sur les vomissements.

L’effet non spécifique lié à la relation patient-Acupuncteur ne peut être prouvé, car même si l’électroacupuncture minimale est moins efficace que l’électroacupuncture spécifique, c’est malgré tout de l’acupuncture agissant réellement de manière spécifique sur les vomissements .

D’où l’intérêt de mettre en oeuvre un comité d’expertise de spécialistes en acupuncture qui validerait les protocoles d’acupuncture utilisés, surtout ceux considérés comme placebo ou à action minimale.

Ici deux acupuncteurs avaient été chargés d’évaluer le protocole, un exerçant l’acupuncture  en privé depuis 3 ans, et l’autre davantage expérimenté (20 ans d’exercice).

En fait, les auteurs ont étudié 2 protocoles d’acupuncture, l’un plus spécifique que l’autre dans les vomissements.

Conclusion :

  1. étude remarquable d’un point de vue méthodologique.
  2. efficacité de l’électroacupuncture : il est donc légitime de proposer ce traitement en association avec une thérapeutique antiémétique pour le confort du malade
  3. erreur dans le choix de l’acupuncture minimale visant à différencier l’effet spécifique de l’effet non spécifique : les auteurs auraient dû se contenter de l’étude électroacupuncture versus traitement antiémétique.
  4. l’absence d’efficacité sur la période de suivi doit inciter à poursuivre les séances d’acupuncture plus longtemps
  5. Il n’y a aucune raison de penser que l’acupuncture puisse échapper à la règle qui veut que l’efficacité de toute technique résulte de son effet propre, ajouté à d’autres actions non spécifiques, placebo.

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  9. Chu YC, Lin SM, Hsieh YC, Peng GC, Lin YH, Tsai SK, Lee TY.Effect of BL-10 (tianzhu), BL-11 (dazhu) and GB-34 (yanglinquan) acuplaster for prevention of vomiting after strabismus surgery in children. Acta Anaesthesiol Sin 1998 Mar;36(1):11-6. http://www.ncbi.nlm.nih.gov/entrez/query.fcgi?cmd=Retrieve&db=PubMed&list_uids=9807844&dopt=Abstract
  10. Dong Q, Dong X, Li H, Chen D, Xian M : The relations between acupuncture manipulations and responsive discharges of deep receptors.Chen Tzu Yen Chiu. 1993;18(1):75-82. http://www.ncbi.nlm.nih.gov/entrez/query.fcgi?cmd=Retrieve&db=PubMed&list_uids=8082286&dopt=Abstract
  11. Dong Q, Dong X, Chen D, Li H, Zhang S : The relation between acupuncture manipulations and responsive discharges of cutaneous receptors.Chen Tzu Yen Chiu. 1992;17(3):221-9. http://www.ncbi.nlm.nih.gov/entrez/query.fcgi?cmd=Retrieve&db=PubMed&list_uids=1339633&dopt=Abstract

Stéphan JM. L’électroacupuncture a une efficacité spécifique dans le contrôle des vomissements induits par chimiothérapie myéloablative. Acupuncture & Moxibustion. 2002,1(1-2):58-62.

Comment traiter la boulimie par acupuncture ?

Pâtisseries – offrandes pour la cérémonie de crémation – Ubud – Bali – Indonésie
Pâtisseries – offrandes pour la cérémonie de crémation – Ubud – Bali – Indonésie

Résumé : Encore inconnue il y a 30 ans, la boulimie ne cesse d’étendre ses ravages. Elle touche environ 3% des femmes jeunes et est 4 fois plus fréquente que l’anorexie mentale. La boulimie consiste en un besoin impulsif et violent de manger, qui peut être indépendant de toute faim véritable et que la satiété ne calme pas. Après l’absorption rapide et sans plaisir d’une quantité parfois énorme de nourriture, les boulimiques tentent de l’éliminer en vomissant, en prenant des diurétiques voire des laxatifs, le plus souvent en cachette, dans la honte et la culpabilité. En Médecine Traditionnelle Chinoise, la boulimie trouve son origine dans la perturbation de la loge Terre, mais surtout dans l’atteinte des entités viscérales, en particulier celle du Cœur : le Shen. Le traitement va donc consister à rééquilibrer le couple Rate-Pancréas, Estomac ainsi qu’à régulariser l’intrication des troubles des âmes viscérales : Shen, Zhi, Po, Yi et Hun. Une explication de la boulimie selon la nosologie chinoise permet de choisir les points suivants : E 36 (Zusanli), RP 6 (Sanyinjiao), E 40 (Fenglong), RP 3 (Taibai), RP 2 (Dadu), VG 20 (Baihui), MC 6 (Neijuan), C 7 (Shenmen), E 45 (Lidui), P 1 (Zhongfu), V 42 (Pohu), VC 17 (Shanzhong), VC 14 (Jujue), V 44 (Shentang), F 13 (Zhangmen), V 49 (Yishe), F 14 (Qimen), V 47 (Hunmen), VB 25 (Jingmen) et V 52 (Zhishi) utilisés tous ou en partie, en fonction de la détermination de l’organe atteint.  Mots clés : Acupuncture, boulimie, âmes viscérales, Shen, Hun, Po, Yi, Zhi, points assentiments psychiques Shen, points Hérauts Mu, psychiatrie.

Summary : Still unknown 30 years ago, the bulimia does not cease extending its devastations. It touches approximately 3% of the young women and is 4 times more frequent than the anorexia nervosa. The bulimia consists of an impulsive need and violent one to eat, who can be independent of any true hunger and whom satiety does not calm. After fast absorption and without pleasure of a sometimes enormous quantity of food, the compulsive eaters try to eliminate it while vomitting, by taking diuretic even laxatives, generally in hiding-place, in shame and the culpability. In Chinese Traditional Medicine, the bulimia finds its origin in the disturbance of the loggia Ground, but especially in the attack of the visceral entities, in particular that of the Heart: Shen. The processing thus will consist in rebalancing the couple Speen-Pancreas, Stomach as well as regularizing the intrication of the disorders of the visceral souls : Shen, Zhi, Po, Yi and Hun. An explanation of the bulimia according to the Chinese nosology makes it possible to choose the following points: ST 36 (Zusanli), SP 6 (Sanyinjiao), ST 40 (Fenglong), SP 3 (Taibai), SP 2 (Dadu), GV 20 (Baihui), HC 6 (Neijuan), H 7 (Shenmen), ST 45 (Lidui), L 1 (Zhongfu), BL 42 (Pohu), CV 17 (Shanzhong), CV 14 (Jujue), BL 44 (Shentang), LIV 13 (Zhangmen), BL 49 (Yishe), LIV 14 (Qimen), BL 47 (Hunmen), GB 25 (Jingmen) and BL 52 (Zhishi) used all or partly, according to the determination of the organ reached. Key words :  Acupuncture, bulimia, visceral souls, Shen, Hun, Po, Yi, Zhi, psychic approvals points, Mu points, psychiatry

Est il possible de traiter par l’acupuncture une personne souffrant de boulimie ? Et comment la soigner ? Alors que la boulimie n’est individualisée en tant que syndrome psychiatrique que depuis 1979, comment la considérer selon la nosologie traditionnelle chinoise ? Après un rappel de la boulimie selon les critères diagnostiques occidentaux, ce travail permettra de faire un corollaire avec la médecine chinoise et de donner des éléments de réponse. 

    la boulimie selon la nosologie occidentale

              Ce syndrome se caractérise par des épisodes de prises alimentaires brutales, véritables passages à l’acte durant lesquels la jeune fille ingère de grandes quantités d’aliments à forte densité calorique, ces mêmes aliments qu’elle cherche habituellement à éliminer de son alimentation, et cela en très peu de temps.

 Sa prévalence est de 3 à 12 % dans la population des femmes âgées de 16 à 25 ans, selon les critères diagnostiques de la DSM IV. Dans 10 à 20 % des cas traités, il s’agit d’un sujet de sexe masculin. Le début des symptômes se situe entre 16 et 21 ans. Mais ils sont longtemps dissimulés à l’entourage et la première consultation n’a lieu que quelques années plus tard, en moyenne entre 22 et 24 ans (1). 

Accès boulimique

  1. Description clinique 

 Un moment d’ennui,  un conflit familial, une angoisse, l’éminence d’une décision ou d’un examen, une irritabilité et toute situation générant des tensions sont propices à la survenue d’un accès, le plus souvent en fin de journée, à la place ou à la suite d’un repas, parfois la nuit, surtout si la patiente est seule chez elle. Ce besoin impérieux de manger n’est pas toujours lié à une sensation de faim, même si celle-ci peut en être parfois le déclencheur.  

Il faut alors trouver de la nourriture immédiatement accessible car l’accès surgit impulsivement après une courte lutte que la patiente sait perdue d’avance. Elle s’y est d’ailleurs préparée en achetant, ou en volant au préalable de la nourriture choisie parmi celle dont elle se prive habituellement en raison de sa richesse calorique : chocolat, pâtisserie, charcuterie, fromage, etc. Il peut même s’agir d’aliments froids, voire congelés, mangés tel que, non réchauffés. 

     Elle engloutit très vite, et non sans une certaine volupté une quantité énorme d’aliments, 3500 calories en moyenne et parfois jusqu’à 15000 calories,  ne tenant compte ni de leur goût, ni de leur odeur, ni de leur saveur, sans même les mâcher, à la hâte. Elle ne peut s’arrêter tant qu’il reste des aliments à consommer, tant que la réplétion gastrique reste possible et que personne ne la dérange.  

La fin de l’accès se manifeste par un malaise physique et psychique avec des douleurs abdominales, une sensation d’épuisement et d’étouffement, un état de torpeur, un vécu de dépersonnalisation. La patiente est en même temps assaillie par des sentiments de honte, de culpabilité, de remords et des auto-reproches. Mais cette souffrance intense est passagère et très vite les accès boulimiques  reprennent. 

Ils surviennent habituellement 1 à 2 fois par semaine, parfois plus, jusqu’à une quinzaine par jour. Ces accès surviennent par périodes de plusieurs mois ou semaines avec des intervalles libres de durée variable.  

  1. Signes associés et stratégies de maintien du poids  

     La peur intense de grossir conduit ces patientes à avoir recours à de nombreuses  manœuvres pour maintenir un poids acceptable. Leur efficacité explique et facilite sans doute la pérennisation de ces conduites boulimiques.  Ainsi, les vomissements provoqués immédiatement après l’accès, surviennent à la longue spontanément. Bien souvent ils entraînent une reprise de l’accès boulimique si  de la nourriture est encore disponible.  

   Ces patientes s’imposent, entre les accès, des règles diététiques sévères, parfois un véritable jeûne, en s’interdisant précisément les aliments absorbés lors des accès. Ces périodes de restriction alimentaire, de durée variable, contribuent à des fluctuations pondérales souvent importantes.  

  Ces femmes ont recours aussi à des médicaments anorexigènes (lorsque la prescription médicale était libre), des laxatifs ou des diurétiques. Elles s’exposent ainsi à des risques de déséquilibre métabolique dont elles nient la réalité  et la gravité. 

Elles ont une hyperactivité physique : les intenses efforts physiques, la gymnastique, le jogging, la natation à outrance etc., surtout lors des périodes de restriction alimentaire, ont pour but avoué d’éliminer des calories supplémentaires. 

L’image de leur corps les préoccupe énormément et c’est pourquoi elles passent beaucoup de temps à se peser,  et à remonter sur la balance, à vérifier à nouveau. Mais on ne retrouve pas là, la distorsion massive de la perception de l’image du corps telle qu’elle apparaît dans l’anorexie mentale.  

Et malgré tout cela, le poids est le plus souvent normal, critère exigé dans la définition de la boulimie ou quelque fois un peu au dessous des normes. 

  Complications somatiques 

     Rares, elles concernent surtout les patientes qui vomissent et peuvent être une circonstance de découverte de la boulimie que l’on s’efforce de dissimuler.  Ainsi, on peut observer au niveau du tractus digestif :

– une hypertrophie bilatérale des glandes salivaires qui concernent les parotides et les sous-maxillaires,

– une stomatite avec ulcération douloureuse du pharynx et de la cavité buccale,

– une érosion de l’émail dentaire avec des caries, des gingivites,

– des lésions œsophagiennes avec reflux gastro-oesophagien  et syndrome de Mallory-Weiss,

– une gastrite avec hématémèse,

– exceptionnellement, une dilatation aiguë de l’estomac caractérisée par des douleurs     abdominales, des nausées, un ballonnement, un météorisme et un arrêt du transit. Mais cette dilatation peut être grave et évoluer vers la rupture gastrique si le gavage est important et réalisé en un temps très bref.  

On observe aussi des troubles métaboliques et hydroélectrolytiques : hypokaliémie, déshydratation extracellulaire, alcalose métabolique sont les complications prévisibles et habituelles des prises de laxatifs, de diurétiques ou des vomissements. 

 Les troubles du cycles menstruel à type de dysménorrhée, d’aménorrhée ou de méno-métrorragies, témoin d’une dysrégulation de l’axe hypothalamo-hypophyso-ovarien, sous l’influence des troubles psychiques, sont retrouvés dans 30% des cas. 

 Formes cliniques de la boulimie

  1.   Selon le type (DSM IV)  

            A côté de la boulimie avec vomissements provoqués ou prises de purgatifs par l’emploi abusif  de laxatifs, de diurétiques ou de lavements, il existe aussi une boulimie sans vomissements ni prise de purgatifs qui se caractérise par d’autres comportements compensatoires inappropriés tels que le jeûne ou les exercices physiques excessifs et ceci pendant la crise boulimique. 

  1. Formes associées

Très hétérogènes, elles montrent que les comportements boulimiques sont ancrés dans des pathologies psychopathologiques variées,  » état limite  » de type névrotique ou schizoïde.

La boulimie  » véritable toxicomanie sans drogue  » est souvent associée à    d’autres conduites d’addiction :

                        – une automédication avec des psychotropes (psychostimulants, tranquillisants ou hypnotiques), risquant d’induire une pharmacodépendance ;

– l’alcoolisme, soit sous forme chronique, soit sous celle d’ivresse aiguë ;

             – des pratiques délinquantes tels que les vols d’argent, de nourriture qui, comme l’accès boulimique, ont bien les mêmes caractères d’impulsivité et de compulsion. 

             Des troubles psychopathologiques peuvent être associés :

     – l’anxiété peut être diffuse et permanente ou apparaître sous forme de crises aiguë  d’angoisse, comme l’agoraphobie. Mais ces manifestations hétérogènes tendent à se focaliser peu à peu sur le poids et l’alimentation ;

     – un fond dépressif est souvent observé, bien au-delà de l’accès boulimique. Ce syndrome dépressif doit être distingué des moments dépressifs brefs qui font suite à l’accès boulimique et avivent des sentiments de honte et de culpabilité. 

             La stratégie de restriction alimentaire protège la plupart des patientes boulimiques. Parfois, cela ne suffit plus et cela conduit alors à une obésité durable. Mais la boulimie peut apparaître aussi chez des sujets obèses, lorsque ceux-ci s’engagent dans un régime de restriction alimentaire.  

 Évolution

                  On ne connaît pas bien l’évolution de la boulimie en raison de l’individualisation récente de ce syndrome par Russel en 1979. On sait que c’est plutôt imprévisible. Toutefois on peut observer que le syndrome boulimique peut disparaître spontanément à l’occasion d’un événement ou d’un changement existentiel important. Mais cette éventualité est de moins en moins probable au fur et à mesure que le syndrome devient chronique et entre dans une composante centrale du fonctionnement psychique. À la longue, il contribue à un  appauvrissement des échanges sociaux et des investissements.  

  Si l’épisode boulimique survient dans le cours évolutif d’une anorexie mentale comme c’est souvent le cas, il n’est pas pour autant un facteur de gravité du pronostic. Le syndrome boulimique marque plutôt un tournant évolutif et peut être considéré comme le signe d’un remaniement des défenses face aux pulsions. Il a  même à ce titre une valeur positive si, au cours du traitement, il permet à la patiente de prendre conscience de sa vie pulsionnelle jusque-là niée et réprimée, et par la voie de la  » libre association  » d’accéder à ses conflits inconscients. La survenue de l’épisode boulimique n’impose pas de modification du cadre thérapeutique préalablement mis en place. 

 L’évolution de la boulimie semble néanmoins sévère comme l’indique la fréquence des tentatives de suicide qui serait plus importante que dans l’anorexie mentale. 

 Facteurs étiopathogéniques

Les études épidémiologiques ont montré, comme pour l’anorexie mentale, que les  facteurs socioculturels jouaient un rôle certain. En effet, notre société valorise actuellement la maîtrise du corps et la compétition de tous les instants. 

 Aucune recherche n’a encore fait la preuve de l’existence d’un dysfonctionnement neurophysiologique. Plusieurs systèmes de neuromédiateurs sont impliqués dans les troubles des conduites alimentaires : la voie sérotoninergique, et la voie dopaminergique. L’hypothèse hyposérotoninergique est avancée dans la boulimie. Par contre la voie sérotoninergique, voie dite du plaisir concernerait davantage les troubles des conduites alimentaires, surtout l’anorexie. 

     Les facteurs psychopathologiques semblent déterminants comme pour les conduites addictives, qu’ils soient individuels ou familiaux. Ainsi deux grandes conceptions psychodynamiques se complètent dans les facteurs individuels. La première est centrée sur le conflit pulsionnel au sein du sujet avec l’évitement de la sexualité génitale qui s’accompagne d’un déplacement des représentations génitales sur la sphère orale, les conduites alimentaires se trouvant érotisées. La deuxième hypothèse est centrée sur les failles narcissiques de la personnalité et la fragilité identitaire. La compréhension doit s’axer sur les conduites adoptées en réponse à un traumatisme pubertaire. 

Les facteurs psychopathologiques familiaux qui agissent en interaction avec les facteurs individuels dans la genèse des troubles ont pour origine une organisation de la personnalité du futur boulimique pendant la petite enfance, qui est fonction de celles des parents. Ainsi, les mères sont dominantes dans le couple alors que les pères sont décrits comme effacés. Le fonctionnement familial est marqué par un repli face au monde extérieur et l’évitement des conflits internes. L’impulsivité caractérise les familles des boulimiques.           

Critères diagnostiques de la boulimie (DSM IV 1994)

Les principaux critères diagnostiques de boulimie sont :

-Survenue récurrente de crises de boulimie, c’est à dire :

– absorption en une période de temps limité (par exemple moins de 2 heures) d’une quantité de nourriture largement supérieure à celle que la plupart des personnes absorberait en une période de temps similaire et dans les mêmes circonstances. Ceci doit s’accompagner d’un sentiment d’une perte de contrôle sur le comportement alimentaire  pendant la crise (par exemple sentiment de ne pas pouvoir s’arrêter de manger ou de ne pas pouvoir contrôler ce que l’on mange ou la quantité que l’on mange). 

  – Il existe des comportements compensatoires inappropriés et récurrents visant à prévenir la prise de poids, tels que vomissements provoqués, emploi abusif de laxatifs, diurétiques, lavements ou autres médicaments,  jeûne, exercices physiques excessifs (jogging, gymnastique). 

– les crises de boulimie et les comportements compensatoires inappropriés surviennent, en moyenne, au moins 2 fois par semaine pendant 3 mois.  

– L’estime de soi est influencée de manière excessive par le poids et la forme corporelle.  

– le trouble ne survient pas exclusivement pendant des épisodes d’anorexie mentale.  

 Approche thérapeutique de la boulimie

   Elle est difficile en raison de l’ambivalence de ces patientes. Diverses méthodes non exclusives les unes des autres peuvent être envisagées, tenant compte surtout du niveau de la demande d’aide de la patiente. 

  1. Méthodes thérapeutiques centrées sur le symptôme :

              – les thérapies cognitivo-comportementales reposent sur une analyse des représentations conscientes qui déclenchent l’impulsion boulimique et qui convainquent la patiente de son incapacité d’en changer le cours. Le praticien travaillera sur les informations nutritionnelles, les stratégies de contrôle de poids avec auto-observation à l’aide d’un carnet alimentaire, et les techniques de déconditionnement et d’exposition aux aliments ;

   – les thérapies de groupe réunissent des patients boulimiques afin de rompre leur   isolement et de favoriser leur engagement dans leur traitement. Pourront y être associées les thérapies corporelles utilisant la relaxation, les massages ou bains ; 

   – les traitements antidépresseurs sont utiles dans les phases dépressives. Mais ils doivent être prescrits avec prudence pour éviter les risques d’absorption massive lors des accès boulimiques. Les antidépresseurs inhibiteurs de la recapture de la sérotonine sont les plus intéressants mais sans efficacité directe sur les troubles des conduites alimentaires. De plus, l’échappement au traitement s’observe après quelques mois. Récemment, une équipe de l’université du Minnesota a montré une amélioration significative de 29 boulimiques chroniques sévères par l’administration d’ondansetron, une molécule antagoniste active périphérique des récepteurs 5-HT3 à la sérotonine, molécule utilisée sur les vomissements induits par la pratique de radio ou chimiothérapie (2). 

   – l’hospitalisation est rarement indiquée sinon lors d’une dépression sévère, lors d’un problème métabolique ou d’une complication somatique mais aussi pour préparer l’engagement du patient dans un traitement ambulatoire.  

Hellado de Roman (2018) -La Carihuela – Espagne
Hellado de Roman (2018) -La Carihuela – Espagne
  1. Méthodes thérapeutiques centrées sur la personnalité :

Ce sont essentiellement les psychothérapies d’inspiration psychanalytique. Mais elles n’ont de sens que si la patiente est devenue consciente qu’un arrière-plan psychique gouverne ses comportements, qu’elle en souffre et qu’elle soit déterminée à les élaborer. La psychothérapie sera de soutien.

  1. Méthodes thérapeutiques centrées sur l’entourage familial:

La dépendance de ces patientes à leur entourage justifie bien souvent une   approche familiale complémentaire. Donc on essaiera de soutenir le processus de séparation-individualisation. 

 Indications : chaque traitement suit une progression particulière. Plus que le traitement lui-même, c’est son adhésion qui importe et la détermination de la patiente à changer, c’est-à-dire à se séparer d’un symptôme très investi.

 la boulimie selon la nosologie traditionnelle chinoise 

 «L’empereur Hoang Ti :

 » Pourquoi parfois a-t-on faim, tout en n’ayant pas beaucoup d’appétit ? « 

Khi Pa :

« C’est parce que, dans ce cas, l’énergie est concentrée dans la rate, il ne reste dans l’estomac que l’énergie chaude (yang) ; celle-ci digère très vite la nourriture, c’est pourquoi on a une sensation de faim, mais le manque d’énergie donne cette perte d’appétit. » (Ling Shu : Chapitre LXXX : concentration de l’Énergie de Méridiens dans les yeux) (3) 

Selon les textes anciens de Médecine traditionnelle chinoise, la boulimie, du moins ce que les textes appellent excès d’appétit et de nourriture, trouve son origine dans une perturbation du couple Rate-Pancréas, Estomac. 

  Vide du Yin de Rate-Pancréas

Le Su Wen précise que les excès alimentaires sont le symptôme de vide de Yin de Rate-Pancréas (Zu Tai Yin).

« Le Tai Yin et le Yang Ming qui sont en relation Dehors – doublure (Biao-Li) sont les vaisseaux de la Rate et de l’Estomac … Le Yin émane de la Terre… Le Yin pâtit de l’intempérance alimentaire…» (Su Wen : Chapitre 29 : Du Tai Yin et de Yang Ming) (4) 

Albert Husson dans son introduction à l’étude du Nei Jing Su Wencomplète par:

«Les excès alimentaires ou sexuels, les fatigues sont à l’origine d’insuffisance de Qi « correct » (Zheng) en certaines parties du corps qui subissent une sorte de dépression, de flaccidité, de « vide » (Xu) constituant un appel pour les « perversions » (Xie) venant de l’extérieur» (4) 

Il s’appuie  sur le chapitre 53 du Su Wen : «… une suralimentation avec un manque de Qi est un « retrait de sang » (Tuo Xué), de l’humidité s’est installée dans le bas du corps…» 

Donc quand la rate est malade, il y a une tendance aux fringales, à la boulimie.

«Rate malade : corps pesant, tendance aux fringales avec flétrissement des chairs… » (Su Wen : Chapitre 22 : Des horaires suivis par les souffles viscéraux.) 

 Plénitude de Yang d’Estomac ou chaleur d’Estomac

En surcroît de la rate-pancréas, l’estomac sera perturbé aussi.

Dans le chapitre X du Ling Shou « du trajet des méridiens » : « Le méridien de Tsou Yang Ming (Estomac) : … quand il y a plénitude, la partie antérieure du corps donne la sensation de chaleur. Le malade a toujours faim ; la couleur des urines est jaune foncée..» 

Donc en cas de plénitude d’Estomac ou de Chaleur d’Estomac, il existe une hyperphagie.

Bossy et collaborateurs décrivent dans la sémiologie en acupuncture pour les symptômes de plénitude des entrailles de l’Estomac : « faim » et dans les symptômes de chaleur : « le malade a faim mais vomit dès qu’il mange. » (5) 

 Plénitude de Yang de Rate-Pancréas 

Par contre, Bossy va décrire pour les symptômes de l’organe Rate en plénitude : « le malade a souvent faim », ce qui est contradictoire avec ce que relate le Su Wen qui conclut que la boulimie est liée à un vide et non pas à une plénitude de Yin ou de Qi de Rate-Pancréas. 

Dans ce cas, il faut considérer qu’il y a plénitude de Yang de Rate et que cela traduit en fait un vide de Yin de Rate. Cette distinction entre plénitude de Yang et vide de Yin est expliquée par Qi Bo dans le chapitre 43 du Su Wen : « Des Bi« .

«Il y a froid si le Yang manque et le Yin abonde… Il y a chaleur  si le Yang abonde et le Yin manque, le froid de la maladie  est vaincu dans la rencontre entre le Yin et le Yang.» 

En effet chaque organe revêt un aspect fonctionnel Yin (racine Yindont la fonction est de concentrer, élaborer) et Yang (racine Yang qui distribue et fait circuler l’énergie, le sang). 

Donc la boulimie aura pour origine une cause interne : un vide de Yin de Rate-Pancréas ou son corollaire une plénitude de Yang de Rate-Pancréas, une plénitude ou une chaleur d’Estomac qui ont eux-mêmes pour étiologie les excès alimentaires. Et, il y a auto-entretien de la maladie. 

Mais en fait, la boulimie n’a pas pour seule origine l’atteinte de la loge Terre. Il faut considérer la boulimie comme une maladie psychiatrique, véritable toxicomanie sans drogue, comme nous l’avons vu plus haut. Et à ce titre, en médecine traditionnelle chinoise, il faut fait faire intervenir les entités viscérales, et en particulier dans la boulimie, l’âme viscérale du Cœur. 

 Les entités viscérales : les Shen 

Dans les causes des maladies, la Médecine Traditionnelle Chinoise distingue deux causes principales : les causes externes et les causes internes. 

Par cause externe, on entend les énergies perverses (Xie), vent, froid, humidité, sécheresse, chaleur qui agressent l’organisme, mais aussi tous les traumatismes physiques. 

A noter que le Su Wen spécifie que si l’homme subit les attaques du Xie, c’est parce que son énergie essentielle est déjà affaiblie.

 « Les trésors des cinq viscères : le cœur abrite le Shen (esprit défini comme la perfection du Qi essentiel), le poumon abrite le Po (âme végétative, suppléant du Qi essentiel), le foie abrite le Hun (âme spirituelle, conseiller du Shen)… » (Su wen)

De ce fait les causes internes opèrent sur l’homme. Il s’agit des perturbations psychiques, c’est à dire les Shen ou Zang ou entités viscérales, âmes végétatives ou même âmes viscérales selon les auteurs : colère (Hun), joie ( Shen), soucis (Yi), tristesse (Po), peur (Zhi), et les causes alimentaires que nous venons de voir.

Sachons cependant que les maladies d’origine alimentaire peuvent elles-mêmes être classées dans les maladies de cause interne si elles sont le résultat d’un déséquilibre chronique, lié aux désirs et aversions alimentaires, et les maladies de cause externe si elles proviennent d’une intoxication aiguë. (5) 

 Le Yi 

Donc autre étiologie importante de la boulimie : les Shen.

Tout d’abord le YiShen de la Rate-Pancréas, peut être perturbé : « La rate est blessée par les soucis que réprime la colère» (Su Wen chapitre 5 : Des phénomènes correspondant au Yin-Yang)

«Avant de commencer à puncturer, il faut bien connaître le rôle du mental. La vie est engendrée par la réunion de l’énergie de la terre avec celle du ciel. Cette essence est composée de deux éléments, dont l’un provient du cosmos (l’air), tandis que l’autre provient des aliments (c’est à dire de la terre)… L’angoisse agit sur la rate… (Ling Shou : chapitre VIII : rôle du mental). 

Ainsi le stress, les soucis, le surmenage vont décompenser le mouvement de la Terre (Rate-Pancréas – Estomac) entraînant un vide de Yin de Rate-Pancréas et un feu d’Estomac ou une plénitude de Yang de Rate-pancréas. Cet excès de Yang va tarir le Yin de Rate-Pancréas. Le sujet ne trouve pas le repos ; il est préoccupé, soucieux, témoignage d’un trouble du Yi  et d’un épuisement du Sang (Xue). L’insuffisance du Yi se caractérise par un psychisme inconsistant avec une incapacité à la concentration et à l’attention. Il y a un manque de discipline intérieure, de conscience morale. Or comme nous l’avons vu plus haut, la boulimique a un sentiment de perte de contrôle sur son comportement alimentaire, ce qui signifie qu’au bout d’un moment lors de la crise par exemple, le Yi se trouve en insuffisance.

Par contre au tout début et même avant une crise, le Yi peut se trouver en plénitude avec des rêves empreints de lourdeur physique et de blocage des mouvements, avec son cortège d’obsessions, d’idées fixes, de pessimisme et de scrupules : remplir son réfrigérateur de pâtisseries…tout en sachant qu’on ne doit pas le faire. Et là, la discipline intérieure manque : insuffisance du Yi à nouveau. En fait, il y a bien une intrication de deux perturbations en vide et plénitude. 

«Quand le mouvement de la Terre s’embrase, engendrant un vide de Yin de Rate-Pancréas et un feu d’Estomac, cette bonne harmonie avec l’environnement laisse la place à un courant de boulimie frénétique. C’est l’aspect clinique le plus habituel des obèses et des pré-diabétiques. Le sujet éprouve de la faim, plus ou moins « sublimée en gourmandise »» (6). 

Nous l’avons bien compris, cette variété de boulimie entre davantage dans le cadre des excès alimentaires que l’on retrouve chez les sujets obèses. Mais notons que la boulimie que nous étudions peut aussi aboutir à la longue à ce cadre nosologique. 

 Le Po

Une autre âme viscérale qui intervient souvent dans la boulimie est le Po du Poumon. L’atteinte de ce Shen peut produire un vide de Yin du poumon avec blocage de l’énergie dans le bas du corps. Le Yang déferlera ensuite brutalement vers le haut et la tête : c’est un Jué du mouvement Métal entraînant une plénitude de Yang Ming. 

Le Su Wen chapitre 45 : des Jué (occlusions des Qi) spécifie : «… chez le sujet qui a des relations sexuelles en état d’ivresse ou après une trop bonne chère, le Qi d’alcool affronte celui des aliments et crée une surabondance de chaleur intérieure par tout le corps. »» 

«Huang Di : Comment se produisent les folies furieuses ?

Qi Bo : Elles viennent du Yang. La colère est provoquée par une brutale répression du Yang empêché dans son déversement, c’est un « blocage de Yang » (Yang Jué).

Huang Di : A quoi le reconnaît-on ?

Qi Bo : Le Yang Ming est normalement animé de pulsations… En effet, les aliments entrent dans le Yin et font croître le Yang. La suppression de la nourriture fait tout cesser aussitôt…» (Su Wen  chapitre 46 : « pathogénies »)

Un excès de nourriture provoque donc un vide de Yin de poumon avec augmentation du Yang au niveau de la racine Yang du Poumon par Jué, puis répercussion sur le Yang Ming

Ainsi le chapitre XXX « Yang Ming » du Su Wen de Chamfrault décrit : « Quand Yang Ming est atteint, le malade craint la chaleur ; il ne reconnaît plus son entourage ; il est parfois dyspnéique ; il veut se déshabiller, courir, monter partout, chanter comme un fou ; il injurie ses parents : tous ces symptômes sont l’indice d’excès de Yang ». 

Mais la répercussion ne se fera pas sur le Shou Yang Ming mais plutôt sur le méridien associé, le Zu Yang Ming, méridien d’estomac qui sera alors en plénitude. Le chapitre X du Ling Shou : « Trajet des méridiens » en fait la démonstration : « le méridien de Tsou Yang Ming(estomac) : … Si les troubles sont graves, les symptômes d’excitation apparaissent, le malade se met à courir comme un fou, il veut grimper haut pour chanter, veut se déshabiller… quand il y a plénitude… le malade a toujours faim…» 

Au risque de se répéter, il faut bien constater que cette citation met en exergue le Zu Yang Ming et que le chapitre XXX du Su Wen parle bien de l’Estomac. 

De ce fait, on a une crise de boulimie, que Réquena (7) considère comme faisant partie intégrante d’une crise maniaque provoquée par un Jué de Yang Ming mais que Du Bois considère plutôt comme un vide de Yin de Poumon (Shou Yang Ming) avec aussi un Jué du Métal entraînant une « frénétique compulsion d’incorporation ». « C’est la crise de boulimie par vide intérieur. Elle a la plupart du temps un effet immédiat avec sentiment de satiété, de trop plein et de culpabilité pouvant engendrer à son tour des vomissements provoqués.» (6). 

Mais Du Bois s’appuyant sur le Ling Shou chapitre XXII considère qu’un vide d’énergie du Poumon avec plénitude de Yin peut entraîner également une « folie dépressive » avec crise de boulimie. Notons cependant qu’il faut plutôt voir à mon sens cette « folie dépressive » comme le fait non pas uniquement d’un vide d’énergie de poumon mais aussi d’un vide de Yin de Poumon comme le cas précédent avec Jué de Yang vers le haut du corps, donc plénitude de Yang Ming (Gros Intestin – Estomac). 

«Tous les symptômes de la folie proviennent de la perturbation de l’énergie qui s’accumule au bas du corps puis assaille la tête. La moitié supérieure du corps représente le Ciel, elle est régie par l’énergie du Chéou Taé Inn (poumons) et de Yang Ming » (Ling Shou : chapitre XXII : « la folie ») 

La citation ci dessus issue aussi du même chapitre XXII confirme ainsi que la folie vient bien d’un Jué de Yang.

Et en fait, comme l’écrit Du Bois, le Po pourra être perturbé aussi bien par un vide de Yin de Poumon entraînant un Jué de Yang qu’une plénitude de Yin ou qu’une plénitude du Grand Méridien Yang Ming

Et cette perturbation du Po va surtout être de type vide caractérisée par la sous-vitalité avec repliement de la personnalité. Plus loin, tout le mouvement vital sera bloqué, la tristesse apparaît , puis l’angoisse, et la dépression l’emporte. L’accès boulimique engendre en fin de crise une sensation d’épuisement et à la longue la dépression s’installe.  

 Le Shen 

Mais l’âme viscérale primordiale à être impliquée dans la boulimie est le Shen, âme viscérale du Coeur. Le Shen sera d’autant plus important qu’il contrôle la production de l’activité mentale de l’individu. Il est le siège de l’affectivité et permet d’appréhender les émotions, les sensations, les impressions venues du monde extérieur, et interagit sur les différents viscères. Le Shen a aussi pour support matériel le Sang (Xue) qui est produit à partir de l’essence des aliments et qui dépend donc du couple Rate-Pancréas – Estomac.         

« De toutes ces nombreuses notions, chacune est maîtrisée (régie) par un Zang particulier ; mais toutes cependant naissent du cœur, car tous les Zang n’en sont que les auxiliaires et les agents (Xiang Shi), et le cœur en est le maître suprême, le chef absolu (Zhu Zai).» (Zhang Jiebin) (8)

Le Cœur apparaît ainsi comme un centre, un pivot de la vie. En effet comme le fait remarquer Larre, du cœur (Shen) dépend tous les autres Shen qu’il traduit par Zang : colère (Hun : foie), soucis (Yi : rate), tristesse (Po : poumons), peur (Zhi : rein) (8). 

Ainsi, un excès de Yang à l’estomac va tarir le Yin de Rate-Pancréas. Puis, la rate entraînera une atteinte de la loge Feu avec insuffisance du Yin de Cœur. Cette insuffisance du Yin de Cœur se traduira également par une plénitude du Yang apparent et une déficience du Shen.  

La plénitude de Yang au cœur peut également être produite lorsque le Yin du rein est épuisé ou insuffisant. Le Rein Yang va se trouver en excès : il va ascensionner au réchauffeur supérieur occasionnant indirectement un vide de Cœur et une perturbation de Shen

Même chose en cas de vide de sang, vide de foie ou insuffisance de Yin par insuffisance de l’énergie essentielle Jing Qi de l’organe foie, avec insuffisance corollaire du sang qui descend et s’amasse en bas, suscitant l’échappement consécutif de l’énergie (ou Yang du foie) vers le haut.  

Par ailleurs ce vide de foie génère dans le cycle de production (cycle Sheng) un tarissement du sang au niveau du cœur et du maître du cœur, d’où une libération du Yang et une perturbation de Shen. Le sujet sera insomniaque, avec un sommeil agité, peuplé de cauchemars et d’angoisse (9) . Il présente une boulimie sans faim.  

Une perturbation de Shen de type vide se manifeste par l’absence d’affection et de pulsions avec une lenteur à l’idéation. Le sujet perd la joie de vivre, il ne rit plus et parle peu. Et le patient s’enferme dans l’amertume de sa dépression avec son cortège de symptômes : angoisse, perte d’appétit ou inversement boulimie, insomnie avec rêves symboliques de fumées et d’incendie.  

On pourra voir aussi une déficience du Shen de type plénitude. Cet excès entraîne agitation et surexcitation psychophysique avec paroles et rires incessants. L’excès de joie accélère, échauffe l’énergie, le comportement devient débordant et incohérent d’un point de vue intellectuel comme d’un point de vue affectif et social. Le sujet va avoir une activité physique très intense se donnant sans compter. Son sommeil sera aussi bien sûr perturbé avec des rêves de rire, d’audace. Bref, ne retrouve-t-on pas encore ici une des caractéristiques de la boulimique hyperactive qui essaie d’éliminer de cette façon les calories ingurgitées de manière gloutonne. 

 Le Hun 

L’âme viscérale du Foie (Hun), peut aussi être perturbée et entraîner également une boulimie. L’excès de Hun est caractérisé par l’irritabilité, la susceptibilité, le mécontentement et surtout la colère. Le sommeil est entrecoupé de rêves de batailles, d’insultes, de punitions, de rixes et de procès.

«Quand les hun s’agitent, embrasent le Bois et engendrent une attaque transverse de la Terre, la boulimie prend un caractère de rage, d’agressivité mordante pour mordre » (6)

En effet un trouble du Hun peut engendrer une plénitude de Foie qui va attaquer la Rate-pancréas selon le cycle de domination (Ke) et occasionner à son tour un vide de yin de Rate-Pancréas entraînant la boulimie.

Mais on peut avoir aussi un vide de foie qui va générer comme nous l’avons vu plus haut dans le cycle Sheng, un tarissement du sang au niveau du cœur et de ce fait une perturbation du Shen

«Le foie régit le sang et dans le sang se loge l’âme. Quand il y a vide de l’énergie du foie, on devient peureux, anxieux. Quand il y a plénitude, on devient irascible, le malade est toujours en colère. » Ling Shou : chapitre VIII : Rôle du mental. 

            En effet le foie va stocker le Xue (le sang), qui sera propulsé dans la circulation générale en fonction de la demande.  Pendant le sommeil, le sang sera mis en réserve dans le foie. Dès le réveil, les besoins en sang augmentent : le foie libèrera le Xue.  

En cas d’insuffisance du sang ou d’énergie essentielle Jing Qi du foie, on observera un Jue, c’est à dire un reflux du Yang qui déferle vers le haut du corps, en particulier vers la tête et le Baihui (VG 20). D’où la déficience du Yin avec élévation consécutive du Yang peut correspondre à un vide du Yin du foie ou même une déficience du Yin des reins avec un Jue également.

 Le Zhi 

Pour être complet donc, l’âme viscérale du Rein (Zhi) peut être aussi touchée. Le Zhi est la force d’âme, la volonté, la ténacité, l’esprit de décision, la réalisation des désirs. En cas d’atteinte par vide de rein, la personne manque de volonté, le rein Yang se trouve en excès entraînant par le cycle Ke une atteinte du mouvement Feu avec vide de cœur ou plénitude de Yang de Cœur par Jue puis perturbation du Shen.

L’insuffisance du Zhi se manifeste par une personnalité indécise, instable, prompt au laisser-aller, sans aucune prise sur le réel. A quoi bon résister à cette envie impérieuse de manger ? Car après une courte lutte, la patiente sait qu’elle cédera et que d’ailleurs elle a déjà acheté et préparé tout ce qu’elle va engloutir. Le sujet avec insuffisance de Zhi n’a aucune force de caractère et est le jouet des évènements et de l’entourage. Elle est paralysée par la peur viscérale, la crainte d’être observée et se cache pour manger. Les rêves caractéristiques sont ceux de chutes dans des gouffres sans fin, des rêves d’eau et de noyades. Un bon moyen de reconnaître les caractéristiques de cette forme de boulimie. 

 Les différentes intrications 

En conclusion, la boulimie résulte d’une intrication des différentes atteintes des Shen. Il n’y a pas uniquement une atteinte du Yi ou du Shen. Mais en fonction de l’état du patient, va se retrouver une dominante Hunliée à la colère et au stress, et puis de manière concomitante le Zhi sera perturbé car le malade cessera d’opposer une résistance à son désir, ou bien la dominante sera le Shen du cœur avec son cortège d’anxiété, d’angoisse, de tristesse, le tout associé à la dépression liée à la perturbation du Po.

D’autre part, les déséquilibres d’origine alimentaire qu’ils soient en quantité ou en qualité, entraînent une modification du comportement de l’individu. Ses réactions émotionnelles sont modifiées et peuvent être les premières manifestations du déséquilibre énergétique. L’excès peut ainsi porter sur une seule des saveurs de base que ce soit le sucré ou le salé par exemple.  

Ainsi le boulimique peut être attiré par exemple par la saveur sucrée. En ce cas, l’excès affecte en premier l’organe intéressé par cette saveur, en l’occurrence la Rate-Pancréas, puis par le cycle Ke de domination  ou le cycle Sheng, va blesser les cinq autres organes.  

« Les 5 saveurs sont la matière première du Yin, mais elles peuvent blesser ses 5 demeures. L’abus d’acidités fait déborder le foie et tarit la rate. Trop de sel rétracte les chairs, fatigue les grands os et freine le cœur. L’abus des douceurs étouffe le cœur et déséquilibre le rein en noircissant le teint. L’abus d’amertumes dessèche la rate et épaissit l’émanation de l’estomac…» (Su Wen : chapitre 3 : de la continuité du souffle vital avec le ciel)

Dans notre exemple d’un excès de saveur sucrée, la rate sera donc perturbée, entraînant une plénitude de Yang de Rate-Pancréas puis débordement avec atteinte du poumon. Bref, ceci est valable pour chaque saveur, mais à chaque fois, l’excès de saveur perturbe l’âme végétative Shen. Et par une effet rétroactif du au cycle de génération ou domination, l’excès alimentaire ou la boulimie sera auto-entretenu. 

Le schéma suivant récapitule le cadre nosologique de la boulimie.

 Le traitement acupunctural de la boulimie

 Soigner la boulimie selon la Médecine Traditionnelle Chinoise va consister à agir sur les entités viscérales et de manière concomitante à régulariser le couple Rate-Pancréas, Estomac, siège principal du retentissement du déséquilibre du mouvement Terre et des Shen.

 On commencera donc par agir sur le mouvement Terre en harmonisant Rate-Pancréas et Estomac.

 Le choix des points à utiliser a été dicté par leur action et leur efficacité selon les textes chinois.

 Zusanli : E 36

Évidemment, il est difficile de se passer de ce grand point d’acupuncture, utilisé dans de nombreuses pathologies.

C’est le point He (Ho) du méridien d’estomac, utilisé pour faire descendre le Qi  et rafraîchir la Chaleur. Les points He sont les points d’entrée et de sortie de l’énergie. Ils permettent de relier l’Intérieur à l’Extérieur et sont souvent indiqués dans les affections gastro-intestinales et dans les maladies où le Yin et le Yang circulent en direction inverse (circulation d’Énergie à contre-courant, reflux), les maladies des Fu (entrailles) (10). Sa puncture permet de calmer, contrôler, équilibrer le Qi, d’abaisser la Chaleur de l’estomac qui est aussi une cause directe de boulimie. C’est un grand point du Yang général, dont la tonification fait croître le Yang. Donc traiter le E 36, c’est également agir sur le Yang Ming qui est le principal fournisseur du sang et de l’énergie.

E 36 fait partie des 12 points «étoiles célestes » mentionnés par le Zhen Jiu Da Cheng de Yang Jizhou (1522-1620), et réputés surpasser les autres points d’acupuncture. E 36 est réputé «conserver ventre et abdomen », révélant ainsi l’étendue de l’action d’un seul point. Rappelons qu’il est situé 3 cun en dessous de E 35 (point du foramen externe de la rotule), à un travers de doigt de la crête tibiale antérieure.

Il est aussi conseillé dans certains troubles psychologiques tels le stress, l’anxiété ou la perte de confiance en soi.

Zusanli, point Terre du Zu Yang Ming va aussi indirectement tonifier le Rein qui est ici en déficience. Bref, E 36 va harmoniser Rate et Estomac, le Sang et le Qi. (11)

  Sanyinjiao : RP 6

En association avec le E 36, le Sanyinjiao harmonise l’énergie de la rate et de l’estomac. Le RP 6 est le point Lo (Luo) de groupe des méridiens Yin des membres inférieurs et de ce fait contribue à remonter le Yin du bas de la rate, du rein et du foie. Dans la stagnation par vide de Sang liée ici au vide de Yin de Foie le RP 6 est un des points à action générale qui permettra en association avec le point E 36 de régulariser aussi bien le Yang Ming que le Tai Yin.

Il est situé 3 cun au-dessus de l’extrémité de la malléole interne, juste derrière le bord postérieur  du tibia.

 Fenglong : E 40

       Point Luo (Lo) du méridien de l’Estomac, le E 40 va permettre en se connectant avec la Rate-Pancréas d’harmoniser les énergies au sein de ce couple Yin – Yang de méridiens. En effet les points Luo ont cette particularité de régulariser l’énergie nourricière Rong Qi entre les méridiens couplés, à condition de puncturer aussi le point Yuan du méridien concerné qui absorbera l’excès d’énergie, en l’occurrence, il faudra utiliser aussi le RP3.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                  Auteroche, Solinas et Mainville préconisent d’utiliser le Fenglong en association avec Shenmen (C 7), qui piqués en dispersion auront la particularité d’abaisser les Mucosités-Chaleur qui troublent le Cœur. Associé toujours en dispersion avec  le MC 6 (Neiguan) et le C 7 (Shenmen), l’E 40 permet de soigner l’insomnie, les céphalées, les vertiges, de clarifier le Cœur, d’apaiser l’esprit, de disperser le Feu et de traiter ainsi les maladies mentales agitées.(12).

Nous voyons ainsi tout l’intérêt de ce point dans les boulimies, situé à 8 cun au-dessous du genou, un travers de doigt en dehors de la crête antérieure du tibia.

 Taibai : RP 3

      Situé sur le bord interne du pied, en arrière et en dessous de la tête du 1er métatarsien, le Taibai est donc le point Shu (Yu) et surtout point Yuan qui permettra donc de dériver l’excès de Yang du Lo de l’Estomac dans la Rate-Pancréas par l’intermédiaire du Luo transversal.

D’ailleurs Soulié de Morant, citant le Dacheng (13) dit que le RP 3 doit être piqué si : «agitation, révolte d’énergie». Bref, intérêt dans la boulimie pour calmer la chaleur et la plénitude de l’Estomac

  Il faudra renforcer d’autre part cette action de régularisation de la loge Terre par la puncture de Dadu RP 2 en tonification.

 Dadu : RP 2

Le Dadu est le point Rong (Iong) de Rate-Pancréas, mais aussi et surtout le point de tonification. Et c’est dans ce contexte qu’il permettra d’agir sur l’insuffisance manifeste du Yin de Rate-pancréas.

 Au point Dadu, Soulié de Morant traduisant toujours le Dacheng décrit les symptômes de vide : « Manque de conscience morale (voit ses désirs et non les conséquences), manque de discipline intérieure, manque de contrôle émotionnel. Ne peut fixer longtemps son attention, ne peut se concentrer longtemps sur un sujet… » (13)

 Est utile aussi à puncturer en cas de vide de l’âme viscérale de la Terre, le Yi selon Maurel (14). Il est situé sur le bord interne du gros orteil, en avant et au-dessous de la 1ère articulation métatarso-phalangienne, entre « chair blanche et chair rouge » dit le précis d’acupuncture chinoise de Pékin (17).

 Baihui : VG 20

 Le Baihui encore appelé «cent réunions» est placé au sommet du crâne, à 7 cun au-dessus de la ligne arrière des cheveux, à mi-distance de la ligne réunissant le sommet des deux oreilles.  Le VG 20 est le point de convergence de tous les méridiens Yang du corps.  Par ailleurs le trajet céphalique terminal du méridien de foie aboutit également au Baihui. Selon Chamfrault et Van Nghi (15), tous les méridiens Yin  ou Yang se terminent au niveau de la tête et du cou, et que d’autre part, le VG 20 est le point de passage obligé de la circulation  des méridiens Yang de droite vers les méridiens Yang de gauche, et vice-versa.

  D’où l’intérêt de le puncturer pour agir sur le reflux du Yang qui déferle vers le haut du corps quand on observe un Jue en raison d’une insuffisance de Xue due à un vide du Yin de Foie ou une déficience du Yin de Rein ou un vide de Yin de Cœur…

   Neijuan : MC 6

Le Neijuan est le point Luo du Shou Jue Yin (Maître du Cœur), mais surtout le point clé du Yin Wei Mai, merveilleux vaisseau qui contrôle qualitativement le Yin et qui intervient préférentiellement sur la sphère neuropsychique (dépression, anxiété, angoisse, instabilité mentale, troubles du sommeil etc..) et sur la sphère digestive (gastralgie, dyspepsie, vomissements…)MC 6 permet également de faire croître le Yin et de stabiliser le ShenNeijuan qui signifie «barrière interne», est ainsi indiqué dans tous les symptômes de blocage thoracique ou de blocage du passage abdomino-thoracique. De plus il intervient dans la régulation globale du Jue Yin (Grand Méridien : Maître du Cœur-Foie), et de ce fait agit sur le vide de Foie et la Plénitude relative du Maître du Cœur, donc sur la perturbation du Shen et du Hun qui peut en résulter. Il est situé à 2 cun au dessus du pli du poignet, entre les tendons du grand et du petit palmaire.

N’oublions pas aussi son intérêt en association avec le Fenglong (E 40), comme nous l’avons vu plus haut, ainsi qu’avec le C 7.

 Shenmen : C 7

       Shenmen est le point Shu (Yu ou Iu) du Cœur. C’est aussi le point de dispersion et le point Yuan (source). A ce titre, il absorbe l’énergie Wei défensive en excès du réchauffeur inférieur mais aussi l’énergie nutritive. Il est une des portes de l’âme viscérale du Shen, situé sur la face cubitale du poignet, en regard du bord postérieur du pisiforme, dans le creux sur le bord radial du tendon du muscle cubital antérieur.

«C’est là que Cinq Organes absorbent la matière nutritive circulant dans les 365 Points. Si l’on puncture ces douze points Yuan à propos, on peut guérir les affections des Cinq Organes et des Six Entrailles.» (16)

En cas de Vide ou de Plénitude de l’âme végétative du Feu, Maurel (14) préconise d’ailleurs de puncturer le Shenmen. Mais il ne faut pas utiliser ce point dans l’intention de disperser la loge Feu qui est certes très grandement perturbée en cas de boulimie, mais plutôt, dans l’intention de la réguler, afin d’harmoniser l’activité mentale consciente et inconsciente du Shen.

Intérêt aussi de l’association avec l’E 40 pour apaiser le Cœur, disperser le Feu et de traiter les maladies mentales agitées. (12)

 Lidui : E 45

C’est le point de dispersion de l’Estomac et le point Jing (Ting). Chamfrault et Van Nghi (15) le préconise pour les symptômes suivants : «manger beaucoup, a toujours faim et reste cependant maigre».

Du Bois parle de l’utiliser en cas d’excès d’énergie à l’estomac, boulimie et cauchemars (6).Donc Lidui est intéressant à puncturer en raison de l’atteinte de l’Estomac quasi constante dans les boulimies.

Il est situé sur le côté externe de l’extrémité du 2ème orteil, 0,1 cm en arrière de l’angle unguéal.

 Zhongfu : P1

      Le point P 1 est le point Mu (Mo), Héraut du Poumon, situé sur le coté externe de la poitrine, dans le 1er espace intercostal, à 6 cun de la ligne médiane.

        Les points Mu sont décrits partiellement dans au moins sept chapitres du Nei Jing. Tous situés sur le ventre ou le thorax, ils ont le sens de « rassemblement », mais également celui de « tenture » (18).                                                                               

                Comme pour les points Beishu ou points d’assentiment Shu, ils sont à utiliser pour combattre les déséquilibres internes (entrailles-organes). Par ailleurs selon Soulié de Morant (13), les points Mu sont recommandés dans toutes les insuffisances d’énergie originelle. Faubert les compare à des robinets que l’on ouvre lorsque l’on veut renforcer un méridien carentiel (19).

             Les points Mu et les points Shu également agissent électivement sur l’Organe correspondant      «Dans toutes les maladies provenant d’une lésion des Sept Sentiments, traiter les Points Mu» (13)

«Tous les troubles que guérissent les Points Mu sont des insuffisances de l’Energie Originelle» (16)

 L’atteinte de ces points donne l’impression d’insuffisance, de blocage par non distribution du Qi. Le point Mu reçoit principalement l’énergie Iong nourricière et est l’endroit où s’exprime la polarité Yin de chaque viscère. On parle souvent du point Mu comme d’un point alarme car c’est le point le plus douloureux quand il existe une perturbation énergétique.

On peut utiliser les points Mu non seulement pour traiter les affections internes mais aussi les affections en surface en relation avec les organes ou les entrailles correspondants. Leur fonction est donc tonifiante. En fait, l’utilisation combinée du point Shu et du point Mu d’un viscère est possible lorsque le tableau clinique est une intrication de syndrome Yin en déficience et de syndrome Yang en excès. (10)

 Dans la boulimie,  puncturer le P 1 permettra donc d’agir sur l’âme viscérale Po mais aussi de tonifier le Poumon qui sera en vide de Yin et d’énergie. Il s’agira aussi de combiner ce point avec le point Beishu,  Shu du dos sur le méridien de Vessie. Mais, en fait on privilégiera surtout le point Shen du Po, le V 42, Pohu.

 Pohu : V 42

En effet, à côté des points Beishu situés sur la première ligne de Vessie, existent les points Shu assentiment psychique encore appelés points Shen (20), situés sur la deuxième ligne de Vessie en regard des points Beishu de chaque organe trésor. Ces points sont utilisés dans les maladies psychosomatiques en relation avec le Shen de chaque couple d’organes.

Ainsi Pohu, traduit selon les auteurs par porte du Po ou portillon du Po est situé à côté du point d’assentiment des poumons le V13, à 3 cun en dehors du bord inférieur de l’épineuse de D3 et est le point assentiment psychique des Poumons. Pohu sera donc à puncturer systématiquement en association avec le P 1.

C’est aussi un point des maladies de chaleur à utiliser pour évacuer les chaleurs des 5 organes.

 Shanzhong : VC 17

Le point Shanzhong appartient au Ren Mai (Jenn Mo), Vaisseau Conception. C’est le point dit grande réunion Hui (Roe) de l’Énergie Vitale. C’est le point de la sérénité, il agit sur l’anxiété, les palpitations : c’est le point Maître de l’Énergie. C’est aussi et c’est surtout en sa qualité de point Héraut du Maître du Cœur qu’il sera puncturé.

 Jujue : VC 14

Jujue est le point Héraut du Cœur à puncturer aussi en cas d’atteinte du Shen. Il sera associé au VC 17 et au point V 44, assentiment psychique de la loge Feu. Il est situé à 6 cun au dessus de l’ombilic.

  Shentang : V 44

Le Shentang traduit par salle ou temple du Shen est le point Shen de la loge Feu, c’est à dire des méridiens Cœur et Maître du Cœur. Il va donc régulariser le Shen. Il est situé 3 cun en dehors du bord inférieur de l’épineuse de D5, au même niveau que le point d’assentiment du Cœur.

En cas de maladie de Chaleur, le V 44 permet de la disperser. Donc il sera à utiliser pour la Chaleur d’Estomac.

 Zhangmen : F 13

Situé au bord libre de la 11ème côte, c’est le point Héraut (Mu) de Rate-Pancréas qui permettra de tonifier le vide de Yin de Rate-Pancréas et d’agir sur l’Estomac en association avec le V 49. C’est aussi un point Hui (Roe) des 5 organes Zang que l’on puncture en cas d’atteinte des méridiens de Foie, Poumon, Cœur, Rate-pancréas ou Rein, ce qui est le cas dans la boulimie.

«Le lieu de réunion de l’énergie des 5 organes se trouve au Zhangmen (13F)» (21)

 Yishe : V 49

A 3 cun en dehors du bord inférieur de l’épineuse de D11, point assentiment psychique de l’âme viscérale de la Rate-pancréas, le Yishe dont la traduction est maison du Yi sera poncturé aussi dans la boulimie. On l’utilisera aussi car il est un point à traiter en cas de maladie de Chaleur, au même titre que le Pohu (V 42), le Shentang (V 44), le Hunmen (V 47) et le Zhishi V 52, mais le Yishe permettra davantage de dissiper la chaleur de l’Estomac.

«Quand il y a chaleur, Yang, à l’estomac, le malade a toujours faim, la peau au dessus de l’ombilic est toujours chaude…» (Ling Shou : chapitre XXIX : l’enseignement des vieux maîtres)

 Qimen : F 14

Le F 14 est le point Héraut (Mu) de Foie et permettra bien sûr de tonifier le vide de Yin de Foie et d’agir sur le Hun en association ave le Hunmen (V 47). Il est situé sur la ligne mamelonnaire, droit sous le mamelon, dans le 6ème espace intercostal.

N’oublions pas  que le Hun est le conseiller du Shen, âme viscérale du Cœur  et qu’ainsi agir sur le Foie permet aussi d’agir sur lui

Hunmen : V 47

C’est le point Shen, assentiment psychique de l’âme viscérale de Foie, le Hun. Sa traduction littérale est porte du Hun, et il est situé à 3 cun en dehors du bord inférieur de l’épineuse de D9 en regard du point Beishu du Foie le V18 situé lui à 1,5 cun de D9. Donc puncturer ce point, c’est agir, comme son nom l’indique sur le Hun

C’est aussi un point d’action contre la chaleur, comme le V 42, le V 44, le V 49, et le V 52.

 Jingmen : VB 25

      Situé sur la face externe de l’abdomen, au bord inférieur de l’extrémité libre de la 12ème côte, le Jingmen est le point Héraut de Rein qu’il faut puncturer en raison du vide de Yin de Rein, ou mieux le moxer. On le couplera au V 52 pour agir sur le Zhi.

 Zhishi : V 52

      La chambre ou la salle du Zhi est enfin le dernier point Shen, assentiment psychique du Rein, à puncturer à 3 cun du bord inférieur de l’épineuse de L2.

       Enfin il fait aussi partie des 59 points (Wu Shi Jiu Ci) (Su Wen : Chapitre 32 : de l’acupuncture des chaleurs) que l’on utilise dans les maladies chaudes, comme nous l’avons vu plus haut pour le V 42, V 44, V7 et V 49.

«Il y a 5 fosses qui sont sur les côtés des assentiments viscéraux : Po HuShen tangHun MenYi ShéZhi Shi de vessie, soit 10 points pour évacuer les chaleurs des 5 viscères magasins» (Su Wen : Chapitre 61 : les points des eaux et des chaleurs »)

Bref les 5 points Shen, assentiment psychique sont aussi tous des points de la chaleur.

Conclusion

Au terme de ce travail, on se doit de constater que la boulimie, somatisation du mal-être de l’individu peut se traiter par l’acupuncture d’une manière tout à fait correcte. En fonction d’un interrogatoire bien mené, les points indiqués seront puncturés, tous, ou en partie. En règle générale, tous les points agissant sur la dysharmonie Rate-Pancréas, Estomac et l’atteinte du Shen devront être utilisés. De cette façon, ce besoin impulsif et violent de manger, témoin de l’atteinte des entités viscérales avec pour corollaire la perturbation de la loge Terre pourra être combattu avec efficacité.

Références

  1. Dupuis G., Venisse J.-L. : Anorexie mentale et boulimie de l’adolescence : Diagnostic, principes du traitement. Rev. prat. Paris, 1999 , vol. 49 , no 14 , pp. 1591 – 1597
  2. 2Catala I : Boulimie : l’ondansetron peut entraîner une amélioration symptomatique (résumé articles Faris et Kiss : Lancet vol: 355, 69-770, 792-797), Le quot du Méd., 03/2000, 6659, 17
  3. Chamfrault A. : Traité de médecine chinoise, tome 2. Ed. Coquemard, Angoulème,1973
  4. 4Husson A. : Huang Di Nei Jing Su Wen. Ed . A.S.M.A.F., Paris, 1973
  5. Bossy J., Lafont J.-L., Maurel J.-Cl. : Sémiologie en acupuncture. Doin, Paris, 1982
  6. Du bois R.: Aspects psychosomatiques de l’obésité en acupuncture, Méridiens, 1996,107, 41-54
  7. Réquena Y. : Terrain et pathologie en acupuncture. Maloine, Paris, tome 1, 1980
  8. Larre C., Rochat de la Vallée E. : Cascade : traduction Lingshu chap.8. Méridiens. 1990, 87, 17-37
  9. Stéphan JM : Les troubles du sommeil du nourrisson : traitement par stimulation électro-acupuncturale, 1990, 87, 149-167
  10. Lafont JL : Pratique acupuncturale. Grands principes thérapeutiques. Encycl. Méd. Nat. Paris, France, Acupuncture et Médecine traditionnelle chinoise, IA-8a, 12-1989
  11. Stéphan JM : Le syndrome de la queue de cheval : place de l’acupuncture dans une paraplégie flasque périphérique incomplète. Méridiens. 1998, 110, 159-183
  12. Auteroche B. Solinas H., Mainville L. : E 40-Fenglong : plantureuse protubérance. Méridiens 1996, 107, 143-147
  13. Soulié de Morant G : l’acupuncture chinoise. Maloine, Paris, 1972
  14. Maurel Jc : Pathologie psychique et acupuncture, essai de classification, approche thérapeutique, résultats cliniques à propos de 480 cas. Méridiens. 1981, 53-54, 179-194)
  15. Chamfrault A., Van Nghi N. : Traité de médecine chinoise : l’énergétique humaine en médecine chinoise. Tome 6, éd. Chamfrault, Angoulême, 1981
  16. Darras JC : Zhejiu Decheng. Darras. Ed Paris, 1981
  17. ACADEMIE DE MEDECINE TRADITIONNELLE CHINOISE (PEKIN) : Précis d’acupuncture chinoise. Dangles, Saint Jean de Braye, 1977
  18. Franzini S. : Points Mu, points tenture. Rev fr. d’acup., 1986, 48, 63-67
  19. Faubert A : Traité didactique d’acupuncture traditionnelle. Trédaniel, Paris, 1977.
  20. Kespi N., Kespi JM : Fondements de la physiologie traditionnelle chinoise. Encycl. Méd. Nat. Acupuncture et Médecine traditionnelle chinoise, Paris, Ia-4b, 12-1989
  21. Nan Jing, diff 45, trad Grison P., masson 1979
Rotterdam : Markthal (marché couvert) architecte Winy Maas (2014) – Pays Bas
Rotterdam : Markthal (marché couvert) architecte Winy Maas (2014) – Pays Bas

Stéphan JM. Comment traiter la boulimie par acupuncture. Méridiens. 2000;114:119-146 (version PDF)

EA, addiction à l’héroïne et endorphines

Chanvre indien (Cannabis sativa) : Népal : sentier entre Telkot et Changu Narayan à 1650m d’altitude
Chanvre indien (Cannabis sativa) : Népal : sentier entre Telkot et Changu Narayan à 1650m d’altitude

Le protocole de sevrage des addictions à l’héroïne du professeur Nguyen Tai Thu décrit dans le numéro précédent par Pierre Moal, s’appuie sur l’intérêt de l’utilisation des dosages des bêta-endorphines comme moyen de suivi ou de guérison de la toxico-dépendance [1]. Quelle en est la problématique ?

La déplétion des endorphines suite à la prise d’héroïne

Notre organisme utilise naturellement des substances similaires aux opiacés comme neurotransmetteurs. Il s’agit des bêta-endorphines, des enképhalines, des endomorphines et de la dynorphine, que l’on désigne souvent sous l’appellation d’opioïdes endogènes. Les effets très puissants des opiacés comme l’héroïne ou la morphine s’expliquent par le fait que ces substances exogènes vont se fixer sur les mêmes récepteurs que nos opioïdes endogènes. Les opiacés freinent entre autres, les cellules de l’hypophyse qui sécrètent de la bêta-endorphine. De ce fait, le sevrage des opiacés, par exemple de l’héroïne (naturellement présente dans l’opium, suc du pavot somnifère, papaver somniferum, voir figure 1) produit au bout de deux jours une augmentation statistiquement significative des endorphines [2].

  
Figure 1. Fleur de pavot rose (papaver orientalis rose)

Un usage quotidien d’héroïne engendre donc une diminution importante de la production des bêta-endorphines par activation des récepteurs opioïdes μ (mu) et κ (kappa). Une étude a montré que le sevrage, la prise de naloxone ou la désintoxication par méthadone (agoniste des récepteurs opioïdes μ, mu) la fait remonter [3]. Wen et coll. en 1979 objectivèrent que l’électroacupuncture associée à la naloxone chez les héroïnomanes entraînait une élévation dans le sang de 130% de l’ACTH, de 83% du cortisol et de 24% de l’AMP cyclique par rapport au début du traitement, mais cette augmentation des dosages n’était pas corrélée avec une amélioration des symptômes de sevrage. Ils en concluaient que la stimulation des endorphines par l’électroacupuncture était inhibée par la naloxone [4], ce que l’on savait déjà grâce aux études de Pomeranz et coll. en 1976 [5], Sjolund et coll. [6] en 1977 ou Mayer et coll. pour en citer quelques unes [7]. La naltrexone est comme la naloxone un antagoniste des opiacés. Elle agit par compétition avec la morphine et les opiacés sur les récepteurs μ (mu), κ (kappa) et δ (delta) localisés principalement dans le système nerveux central et périphérique. Une étude a étudié le taux des bêta-endorphines chez 21 anciens héroïnomanes prenant de façon chronique de la naltrexone. Ils en concluaient que des taux de bêta-endorphines pouvaient s’accroître durant les traitements chroniques d’antagonistes aux opiacés comme la naltrexone [8]. On peut comprendre cela par le fait que les antagonistes aux opiacés s’opposent ici aux opiacés exogènes, comme l’héroïne, mais va aussi s’opposer à l’électroacupuncture qui libère des opioïdes endogènes, d’où l’inefficacité de l’action de l’électroacupuncture sur les syndromes de sevrage en cas de prise concomitante d’antagoniste des opiacés comme la naloxone ou la naltrexone.

 Fréquences d’électroacupuncture : modèle expérimental animal

Un autre point important à souligner dans le reportage de Moal sur la technique de Tai Thu, concerne les fréquences d’électroacupuncture. En effet, l’efficacité de l’électroacupuncture à supprimer les effets de l’abstinence morphinique a été étudiée chez des rats dépendants à la morphine. Han et coll. ont démontré qu’en fonction de la fréquence basse (2 Hz) ou élevée (100 Hz) de l’électroacupuncture, l’effet diffère sur la libération des neuropeptides opioïdes endogènes [9]. L’électroacupuncture à fréquence basse (2 Hz) entraîne une libération d’enképhaline, de bêta-endorphine et d’endomorphine qui sont en relation avec les récepteurs opioïdes μ (mu) et ont la même action que la méthadone sur les héroïnomanes. Par contre, la fréquence élevée de 100 Hz libère un autre type d’endorphine : la dynorphine qui se fixe sur les récepteurs κ (kappa), d’où une action complémentaire dans le sevrage [10]. Dans ce contexte, Zhang et coll, utilisant les découvertes de Han ont permis une détoxication de 121 héroïnomanes au bout de 14 jours suite à une électroacupuncture pluri-quotidienne alternées de 2 et 100 Hz. A noter que 8 indices servaient à déterminer l’efficacité du traitement, tous cliniques (fréquence cardiaque, poids corporel, anxiété, insomnie etc..) et aucun biologique [11].

Les endorphines ne doivent pas être un marqueur du sevrage chez les héroïnomanes 

De ce fait, le dosage des endorphines peut-il servir de marqueur de l’efficacité du traitement électroacupunctural et du sevrage complet ?

En 1979, l’équipe de Clement-Jones montrait ainsi que lors du sevrage des toxicomanes à l’héroïne, une élévation du taux des bêta-endorphines était objectivée à la fois dans le sang et le liquide céphalo-rachidien. Mais l’application de l’électroacupuncture n’élevait pas de manière statistiquement significative les bêta-endorphines par rapport au taux basal alors que les effets cliniques dus au sevrage étaient supprimés. Avant électroacupuncture, les niveaux dans le sang ou dans le liquide céphalo-rachidien de met-enképhaline n’étaient pas élevés, mais après traitement électroacupunctural, on rencontrait néanmoins une élévation des met-enképhalines dans le LCR, mais pas dans le sang [12].

En 1980, une autre étude a entrepris d’évaluer si le niveau des bêta-endorphines dans le sang ou le liquide céphalo-rachidien pouvait augmenter après électroacupuncture chez trente héroïnomanes. Aucune élévation ne fut obtenue au bout de 30 mn de stimulation. En dépit de cela, les symptômes liés au sevrage furent atténués et les auteurs concluaient que l’on ne pouvait pas exclure l’implication des bêta-endorphines dans l’action de l’électroacupuncture [13].

Tai Thu donne la valeur normale comprise entre 58 à 65 picogrammes par millilitre de sang selon la corpulence et l’ethnie. Il donne un taux de 43 pg/ml bas à l’entrée du drogué et considère le patient guéri lorsque le taux revient à 58 pg/ml. Or l’on sait depuis 1989 que la sécrétion des bêta-endorphines suit un rythme circadien et donc que le dosage varie en fonction de l’heure de 16-18 pg/ml jusqu’à 62 pg/ml à l’acrophase avec une amplitude de 6 +/-1 pg/ml [14]. D’où l’intérêt du choix de l’heure du dosage des bêta-endorphines et donc la difficulté de s’affranchir de ces données circadiennes !

Par ailleurs, le dosage des bêta-endorphines comme marqueur de la guérison, ne semble pas être le seul. Une équipe a aussi proposé en 1978 d’utiliser le dosage de l’AMP cyclique plasmatique qui diminue lors de l’électroacupuncture [15]. La mesure de la sécrétion de GH (hormone de croissance) assujettie au récepteurs B gabaergiques est altérée chez les héroïnomanes et peut être un marqueur d’une addiction persistante après deux mois d’abstinence [16]. Une étude plus récente en 2004 préconise de doser l’expression des récepteurs de l’ARNm de la dopamine D4 qui est diminuée de manière persistante chez les héroïnomanes abstinents [17].

En conclusion, si l’électroacupuncture élève le taux des endorphines aussi bien dans le sang que dans le liquide céphalo-rachidien, cette élévation est aussi le reflet de son élévation naturelle lors de tout sevrage. Il est donc difficile d’en faire un marqueur du sevrage de l’addiction de l’héroïne par électroacupuncture.

Pour terminer, une revue systématique des études cliniques s’intéressant à l’efficacité de l’acupuncture dans les addictions aux opiacées a démontré qu’il n’y avait pas de preuve statistiquement significative de son efficacité [18]. La plupart des essais cliniques randomisés montrant une efficacité résultait des études à méthodologie non randomisée, non contrôlée et non aveugle ou provenait d’études en langue chinoise dont l’évaluation méthodologique reste difficile à apprécier. De ce fait, souhaitons que le professeur Nguyen Tai Thu réalise dans son hôpital à Hanoi un essai positif satisfaisant à tous les critères rigoureux de la méthodologie.

Références
1. Moal P. Traitement acupunctural des addictions aux opiacés à Hanoi. Acupuncture & Moxibustion. 2006;5(2):185-187. 
2. Emrich HM, Nusselt L, Gramsch C, John S. Heroin addiction: beta-endorphin immunoreactivity in plasma increases during withdrawal. Pharmacopsychiatria. 1983;16(3):93-6.
3. Kosten TR, Morgan C, Kreek MJ. Beta endorphin levels during heroin, methadone, buprenorphine, and naloxone challenges: preliminary findings. Biol Psychiatry. 1992;32(6):523-8. 
4. Wen HL, Ho WK, Wong HK, Mehal ZD, Ng YH, Ma L. Changes in adrenocorticotropic hormone (ACTH) and cortisol levels in drug addicts treated by a new and rapid detoxification procedure using acupuncture and naloxone. Comp Med East West. 1979;6(3):241-5. 
5. Pomeranz B, Chiu D. Naloxone blockade of acupuncture analgesia: endorphin implicated. Life Sci. 1976;19(11):1757-62. 
6. Sjolund B, Terenius L, Eriksson M. Increased cerebrospinal fluid levels of endorphins after electro-acupuncture. Acta Physiol Scand. 1977;100(3):382-4.
7. Mayer DJ, Price DD, Rafii A.Antagonism of acupuncture analgesia in man by the narcotic antagonist naloxone. Brain Res. 1977;121(2):368-72. 
8. Kosten TR, Kreek MJ, Ragunath J, Kleber HD. A preliminary study of beta endorphin during chronic naltrexone maintenance treatment in ex-opiate addicts. Life Sci. 1986;39(1):55-9.
9. Han JS, Zhang RL. Suppression of morphine abstinence syndrome by body electroacupuncture of different frequencies in rats. Drug Alcohol Depend. 1993;31(2):169-75. 
10.  Han JS. Acupuncture and endorphins. Neurosci Lett. 2004;361(1-3):258-61.
11. Zhang B, Luo F, Liu C. [Treatment of 121 heroin addicts with Han’s acupoint nerve stimulator]. Zhongguo Zhong Xi Yi Jie He Za Zhi. 2000;20(8):593-5.
12. Clement-Jones V, McLoughlin L, Lowry PJ, Besser GM, Rees LH, Wen HL. Acupuncture in heroin addicts; changes in Met-enkephalin and beta-endorphin in blood and cerebrospinal fluid. Lancet. 1979;2(8139):380-3. 
13. Wen HL, Ho WK, Ling N, Mehal ZD, Ng YH. Immunoassayable beta-endorphin level in the plasma and CSF of heroin addicted and normal subjects before and after electroacupuncture. Am J Chin Med. 1980;8(1-2):154-9.
14. Iranmanesh A, Lizarralde G, Johnson ML, Veldhuis JD. Circadian, ultradian, and episodic release of beta-endorphin in men, and its temporal coupling with cortisol. J Clin Endocrinol Metab. 1989;68(6):1019-26. 
15. Wen HL, Ng YH, Ho WK, Fung KP, Wong HK, Ma L, et al. Acupuncture in narcotic withdrawal: a preliminary report on biochemical changes in the blood and urine of heroin addicts. Bull Narc. 1978;30(2):31-9. 
16. Volpi R, Gerra G, Vourna S, Vescovi PP, Maestri D, Chiodera P, et al. Failure of the gamma-aminobutyric acid (GABA) derivative, baclofen, to stimulate growth hormone secretion in heroin addicts. Life Sci. 1992;51(4):247-51.
17. Czermak C, Lehofer M, Wagner EM, Prietl B, Lemonis L, Rohrhofer A, et al. Reduced dopamine D4 receptor mRNA expression in lymphocytes of long-term abstinent alcohol and heroin addicts. Addiction. 2004;99(2):251-7. 
18. Jordan JB. Acupuncture treatment for opiate addiction: a systematic review. J Subst Abuse Treat. 2006 Jun;30(4):309-14.

Stéphan JM. Electroacupuncture, addiction à l’héroïne et endorphines. Acupuncture & Moxibustion. 2006;5(3):239-242. (Version PDF)

Stéphan JM. Electroacupuncture, addiction à l’héroïne et endorphines. Acupuncture & Moxibustion. 2006;5(3):239-242. (Version 2006)

Tabagisme de la femme enceinte et acupuncture

Femme de l’ethnie Pa’O fumant cigare vert Cheroot à Inn Thein près du lac Inle au Myanmar (Birmanie)
Femme de l’ethnie Pa’O fumant cigare vert Cheroot à Inn Thein près du lac Inle au Myanmar (Birmanie)


L’acupuncture est-elle réellement efficace dans le tabagisme de la femme enceinte ? 

Résumé : Les recommandations de l’Anaes (Agence nationale d’accréditation et d’évaluation en santé) concernant le tabagisme en cas de grossesse ont été publiées ce 30 novembre 2004. Comme on pouvait s’y attendre, elles occultent l’intérêt de l’acupuncture et la placent au même niveau que l’hypnothérapie.

« Les résultats sur l’efficacité de l’acupuncture dans la population générale sont contradictoires selon les études : un effet spécifique, différent de l’effet placebo, n’est pas clairement démontré. Il n’y a pas d’études spécifiques à la femme enceinte pour l’hypnothérapie et l’acupuncture, ni d’accord professionnel pour les recommander. »

Ce texte fait suite à la conférence de consensus « Grossesse et Tabac » qui a eu lieu le 7 et 8 octobre 2004 à Lille. Le jury était composé de douze membres (aucun médecin acupuncteur) et placé sous la présidence du Dr Dequidt, gynécologue-obstétricien.

Les recommandations de l’Anaes (Agence nationale d’accréditation et d’évaluation en santé) concernant le tabagisme en cas de grossesse ont été publiées ce 30 novembre 2004. Comme on pouvait s’y attendre, elles occultent l’intérêt de l’acupuncture et la placent au même niveau que l’hypnothérapie.

 « Les résultats sur l’efficacité de l’acupuncture dans la population générale sont contradictoires selon les études : un effet spécifique, différent de l’effet placebo, n’est pas clairement démontré. Il n’y a pas d’études spécifiques à la femme enceinte pour l’hypnothérapie et l’acupuncture, ni d’accord professionnel pour les recommander. »

Ce texte fait suite à la conférence de consensus « Grossesse et Tabac » qui a eu lieu le 7 et 8 octobre 2004 à Lille [ [1] ]. Le jury était composé de douze membres (aucun médecin acupuncteur) et placé sous la présidence du Dr Dequidt, gynécologue-obstétricien.

Il est vrai que les françaises sont nombreuses à fumer, même quand elles sont enceintes. Le lien de causalité (association statistiquement significative, relation dose – effet, réversibilité à l’arrêt, mécanisme physiopathologique pour expliquer l’effet) entre tabagisme maternel  pendant la grossesse et la survenue de troubles de la fertilité masculine et féminine, d’anomalies du déroulement de la grossesse (prématurité, retard de croissance intra-utérin, hématome rétro-placentaire, rupture prématuré de membranes) est maintenant bien établi, sans oublier les risques accrus de mort fStale in utero, de grossesses extra-utérines, d’avortements spontanés. Et pourtant le nombre de françaises fumeuses a triplé en l’espace de trente ans et reste un sujet d’inquiétude pour les gynéco-obstétriciens.

A noter cependant que même si la nicotine a été suspectée d’être à l’origine de tous ces effets délétères durant la grossesse et chez le fStus, toutes ces données ont été principalement observées chez les animaux. De ce fait, il n’existe aucune preuve convaincante à ce jour des dangers de la nicotine pure pour l’espèce humaine et des études objectivant l’absence d’effets nocifs chez l’Homme restent à faire [ [2] ].

En réalité, c’est l’ensemble des toxiques présents dans la fumée des cigarettes qui a un effet toxique lors de la grossesse. Aucune substance isolée, telle la nicotine, n’est entièrement responsable des complications de la grossesse, mais c’est l’association des différentes substances qui agissent de façon additive ou synergique [ [3] ]. Les toxiques les plus préoccupants pour la femme enceinte sont le monoxyde de carbone (CO), les substances oxydantes (goudron, oxydes d’azote etc..), le cyanure d’hydrogène, le cadmium, le chrome, l’arsenic, le nickel, le plomb etc.. Ainsi, le monoxyde de carbone est le toxique le plus impliqué. Cela a été prouvé par une exposition accidentelle au CO qui peut provoquer la mort in utero ou des séquelles neurologiques irréversibles [ [4] ].

Bref, le tabagisme des femmes enceintes est devenu un problème de santé publique et a été inscrit parmi les mesures prioritaires du Plan Cancer.

 Quelles sont donc les interventions efficaces d’aide à l’arrêt du tabac chez la femme enceinte retenues au cours de cette conférence de consensus et inscrites dans les recommandations ?

Les approches psychologiques et/ou comportementales peuvent être recommandées en première intention aux différentes étapes de la prise en charge de la femme enceinte fumeuse ou qui vient d’accoucher, comme par exemple :

– le conseil minimal (grade B) (voir tableau I) : il doit être effectué systématiquement à la première consultation et renouvelé par les différents professionnels de santé à chaque rencontre avec la femme enceinte fumeuse ;

– l’intervention brève (grade B) ;

– l’entretien motivationnel (grade B) ;

– la thérapie comportementale et cognitive : TCC (grade B) ;

– la consultation psychologique.

Tableau I. les différents niveaux de preuve.

Une recommandation de grade A est fondée sur une preuve scientifique établie par des études de fort niveau de preuve (niveau 1).
Une recommandation de grade B est fondée sur une présomption scientifique fournie par des études de niveau de preuve intermédiaire (niveau 2).
Une recommandation de grade C est fondée sur des études de faible niveau de preuve (niveau 3 ou 4).
En l’absence de précisions, les recommandations reposent sur un consensus exprimé par le jury.

 Notons que ces interventions (conseil minimal, intervention brève, conseil motivationnel) ont montré une efficacité statistiquement significative sur le taux d’arrêt du tabac par rapport à l’absence d’intervention, dans la population générale et chez la femme enceinte. Mais le conseil minimal ne semble pas aussi efficace chez la femme enceinte que chez le fumeur en général. Sur 100 femmes enceintes fumant lors de leur visite prénatale, 10 arrêtaient de fumer grâce au conseil minimal, 6 ou 7 supplémentaires y arrivaient avec un suivi plus intense (par un tabacologue) [ [5] ]. De même chez la femme enceinte, la TCC n’a pas montré une efficacité supérieure à d’autres techniques d’aide ou d’accompagnement psychologique et/ou comportemental.

Bref, on s’oriente très rapidement vers le traitement substitutif nicotinique (TSN). Les auteurs recommandent de l’instaurer le plus rapidement possible au cours de la grossesse, même en association avec une approche psychologique et/ou comportementale. Par ailleurs, le TSN prescrit doit être personnalisé avec une dose de nicotine et une répartition sur le nycthémère suffisants pour obtenir et maintenir un arrêt du tabac.

Cependant, par mesure de précaution, le rapport bénéfique/risque du TSN au 3e trimestre de la grossesse est à apprécier au cas par cas, car bien que le TSN ne soit probablement pas sans risque, ce risque est très négligeable par rapport à celui associé au tabagisme si la femme enceinte continue de fumer pendant sa grossesse. La nicotinémie sous TSN est 2 à 3 fois moins élevée que la nicotinémie liée au tabagisme. En tout état de cause, le TSN qui n’apporte que de la nicotine, évite la toxicité des autres composants de la fumée de cigarette, en particulier le CO.

Toutefois, remarquons que l’intérêt de l’utilisation du TSN repose sur une seule étude clinique qui a évalué l’efficacité du TSN chez la femme enceinte en comparant timbre transdermique actif et timbre transdermique placebo. Le pourcentage d’arrêt pour les femmes traitées par patch actif était de 28% et 25% avec le patch placebo ; et respectivement 15% et 14% un an après la naissance de l’enfant ! Bref, le TSN n’a pas fait la preuve d’une efficacité supérieure en terme de pourcentage darrêt, mais il semblerait selon les auteurs que l’observance ait été insuffisante dans les 2 groupes étudiés. En revanche, le poids moyen des enfants nés après 37 SA était significativement plus élevé dans le groupe traité par TSN que dans celui traité par placebo. La faible efficacité du TSN sur l’arrêt du tabac pourrait être due au métabolisme plus rapide de la nicotine chez la femme enceinte. Il se peut qu’un traitement standard (15 mg sur 16 heures) ne soit pas suffisant chez les femmes fortement dépendantes au tabac [ [6] ].

Terminons avec le dernier produit sur le marché : le bupropion (Zyban®). Selon les recommandations de l’Afssaps publiées en 2003, le bupropion est déconseillé pendant la grossesse. Bien que les données recueillies sur un registre portant sur 668 grossesses et 333 suites de grossesse, mis en place en 1997 aux États-Unis par le laboratoire pharmaceutique fabricant, ne suggèrent pas que le bupropion soit tératogène, il existe un accord professionnel pour déconseiller sa prescription chez la femme enceinte. Notons aussi que Benowitz et Dempsey concluaient leur revue par une mise en garde contre l’utilisation du bupropion chez la femme enceinte [ [7] ].

En résumé, il semblerait que toutes les méthodes préconisées par ces recommandations ne montrent pas une réelle garantie d’efficacité et de sécurité. Mais il est impératif d’obtenir l’abstinence tabagique de ces femmes. Mettre les patchs permet essentiellement d’éliminer surtout les autres toxiques nettement plus préjudiciables à la santé du fStus, en particulier le monoxyde de carbone et de ce fait, le bénéfice sera global sur la grossesse.

Et l’Acupuncture dans tout cela ?

Au cours de la conférence de consensus à Lille et comme nous avons pu le constater sur place, jamais l’acupuncture n’a été notifiée comme moyen antitabagique.

De ce fait, le Docteur Stéphan, ayant été mandaté par le Conseil d’Administration du Collège Français d’Acupuncture (CFA) et invité par le Professeur Delcroix, a pu ainsi être le porte-parole de notre profession, qui comme nous l’avons dit plus haut, n’était pas du tout représentée au  sein du Jury. Il a donc fait remarquer cet état de fait à l’assemblée et notifier que la conférence de consensus française de l’Anaes en 1998 [ [8] ] et surtout celle de l’AFSSAPS en 2003 [ [9] ] n’avaient pas intégré les travaux réalisés par les médecins acupuncteurs, ceux-ci n’ayant pas été invités par ailleurs. Ces différentes conférences se basaient essentiellement sur les résultats de la méta-analyse de Cochrane [ [10] ] qui concluaient à une inefficacité de l’acupuncture.

Or, la dernière méta-analyse réalisée par Castera et coll. [ [11] ] en avait mis en évidence les biais méthodologiques et surtout principalement la non-utilisation d’un essai clinique randomisé français de Vibes [ [12] ]. En introduisant ces nouvelles données, l’acupuncture offrait une efficacité statistiquement significative.

On fit remarquer au Dr Stéphan que cet ECR n’avait pas la qualité méthodologique requise. Mais si une conférence de consensus doit se borner à entériner les données ou recommandations anglo-saxonnes, autant en faire l’économie. Notons  aussi  qu’il est étonnant qu’une conférence de consensus française refuse de prendre en compte des données publiées en langue française.

On se doit de considérer qu’à partir du moment où des données nouvelles sont apportées, elles doivent être analysées et discutées.

Néanmoins, cette intervention n’aura pas été vaine, car l’acupuncture apparaît dans le texte des recommandations ! Pourtant au final, une impression désagréable, subsiste.

Il semble exister deux poids, deux mesures : aucune étude de niveau de preuve 1 pour les différentes techniques d’arrêt du tabagisme avec une efficacité somme toute bien faible et une sécurité non absolument prouvée, nonobstant cela, on va les recommander. L’acupuncture quant à elle, fournit une efficacité et une sécurité reconnues, et malgré tout, elle est ignorée !


Références

 [1] . Texte des recommandations. Conférence de consensus. Grossesse et tabac. 7 et 8 octobre 2004. Lille (Grand Palais) Available from: URL: http://www.anaes.fr/

[2] . Le Houezec J. Comment prendre en charge les femmes fumeuses ? Quelles sont les différentes techniques efficaces d’aides à l’arrêt du tabac ? Proceedings of the  Conférence de consensus Grossesse et Tabac, 7 et 8 octobre 2004; Lille France 2004; p.191-208.

[3] . Dempsey DA, Benowitz NL.Risks and benefits of nicotine to aid smoking cessation in pregnancy. Drug Saf 2001;24(4):277-322.

[4] . Koren G, Sharav T, Pastuszak A, Garrettson LK, Hill K, Samson I, Rorem M, King A, Dolgin JE. A multicenter, prospective study of fetal outcome following accidental carbon monoxide poisoning in pregnancy. Reprod Toxicol 1991;5(5):397-403. 

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[9] . Agence Française de Sécurité Sanitaire des Produits de Santé. Les stratégies thérapeutiques médicamenteuses et non médicamenteuses de l’aide à l’arrêt du tabac  argumentaire. Mai 2003.

[10] . White AR, Rampes H, Ernst E. Acupuncture for smoking cessation (Cochrane Review). In: The Cochrane Library, Issue 4, 2004. Chichester, UK: John Wiley & Sons, Ltd.

[11] . Castera Ph, Nguyen J, Gerlier JL, Robert S. L’acupuncture est-elle bénéfique dans le sevrage tabagique, son action est-elle spécifique ? Une méta-analyse. Acupuncture et Moxibustion 2002;1(3-4):76-85.

[12] . Vibes J. Essai thérapeutique sur le rôle de l’acupuncture dans la lutte contre le tabagisme. Acupuncture 1977;51:13-20.

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