Fasciite nécrosante chez un diabétique après acupuncture

Istana Negara – Palais Royal du Monarque (2007) – Bukit Damansara, Kuala Lumpur – Malaisie
Istana Negara – Palais Royal du Monarque (2007) – Bukit Damansara, Kuala Lumpur – Malaisie

Attention, c’est déjà arrivé !!

incidents et accidents attribués à l’acupuncture

Arrivée aux urgences du CHU de Kuala Lumpur en Malaisie, une femme de 55 ans, diabétique, présentait de multiples fistules purulentes au dessus du genou droit. Depuis 3 mois, elle était traitée par acupuncture en raison d’une gonarthrose bilatérale, sa dernière séance datant d’une semaine. L’acupuncteur passait les aiguilles au dessus de la flamme d’une bougie. La peau de la patiente était nettoyée à l’aide d’un simple tissu humide sans désinfection préalable. Deux jours après la dernière séance le genou droit montrait de multiples fistules purulentes douloureuses au niveau des points de puncture (figure 1) ; le genou gauche en était indemne, excepté les traces de puncture (figure 2). Comme le traitement antibiotique par sulbactam-ampicilline (Unacim ®) en intraveineux n’était pas efficace, le diagnostic de fasciite nécrosante étant posé, une résection chirurgicale large des tissus infectés suivie d’une greffe cutanée fut réalisée du genou au pli de l’aine, mais sans succès dans un premier temps. Un second débridement chirurgical (figure 3) et l’addition d’un autre antibiotique de la classe des aminoglycosides furent nécessaires après la découverte de pseudomonas dans les tissus mis en culture. Cinq semaines d’hospitalisation permirent néanmoins la guérison.

Suite à cette observation, et considérant que de plus en plus de diabétiques âgés utilisent l’acupuncture dans le traitement de l’arthrose, les auteurs préconisent des directives de bonne conduite, à savoir que les acupuncteurs doivent posséder les notions essentielles de l’anatomie, et surtout avoir une connaissance primordiale de l’hygiène et de la stérilité : aiguilles à usage unique et désinfection de la peau. Chaque acupuncteur doit en outre être capable d’identifier les cas à hauts risques infectieux, en particulier les diabétiques et les porteurs d’implants prothétiques, chez qui les précautions d’usage doivent être impératives.

Saw A, Kwan MK, Sengupta S. Necrotising fasciitis: a life-threatening complication of acupuncture in a patient with diabetes mellitus. Singapore Med J 2004;45(4):180-2.

 Figure 1. Les multiples fistules purulentes au niveau du genou droit
 Figure 2. Genou gauche montrant les multiples traces de puncture
 Figure 3. Aspect du membre inférieur après réalisation du deuxième débridement

 Photos reproduites avec la permission de l’éditeur et des auteurs.

COMMENTAIRE ET RECOMMANDATIONS

La fasciite nécrosante provoque une nécrose de l’hypoderme avec thrombose vasculaire, nécrose de l’aponévrose superficielle sous-jacente (le fascia) et secondairement nécrose du derme. C’est une infection rare et mortelle dans environ 30% des cas. Le taux de mortalité peut augmenter si l’infection est accompagnée du syndrome de choc toxique. Streptococcus pyogenes est un agent causal très fréquent, mais peuvent s’y associer dans 40 à 90% des cas d’autres germes comme le pseudomonas, les entérocoques, les anaérobies, le staphylocoque aureus etc.. Une effraction cutanée est retrouvée dans 60 à 80% des cas. Le traitement est médico-chirurgical associant antibiothérapie et débridement le plus précocement possible suivi d’une reconstruction par greffe [ [1]].

Cet article montre encore l’importance des aiguilles à usage unique, mais aussi l’effet néfaste d’une désinfection mal conduite. Deux conceptions de l’hygiène de la peau avant puncture s’opposent à l’heure actuelle. Dans mon précédent article [ [2] ], je préconisais la désinfection de la peau du patient simplement avec une compresse imbibée au préalable par de l’alcool à 70-75°, puis de laisser sécher une vingtaine de secondes ou davantage (60 secondes souhaitables pour l’élimination des mycobactéries alcoolo-résistantes) avant de puncturer. Eviter aussi les aiguilles semi permanentes chez les personnes à risques. Je notais que la plupart des cas d’infections survenues après acupuncture concernait des personnes diabétiques, porteurs d’endoprothèse, présentant une déficience immunologique ou simplement obèses. Johan Nguyen considérait quant à lui que la désinfection cutanée avant puncture était un rituel inutile [ [3] ]. Il s’appuyait en particulier sur deux études anglaises, justement réalisées chez les diabétiques qui montraient que sur près de 9000 injections sous-cutanées réparties sur 5 mois, aucun infection cutanée n’avait été retrouvée. Par ailleurs, il notait que le délai de 60 secondes ne pouvait être réellement tenu avant la puncture. Yves Rouxeville, dont vous pouvez lire dans ce même numéro l’intervention, préconise aussi une désinfection cutanée. Dans un article paru récemment, Adrian White dans ses 40 directives pour une approche de l’acupuncture sans risques soulignait que le besoin de désinfection de la peau était encore débattu [ [4] ].

Effectivement, la désinfection cutanée avant puncture est aussi débattue en France. A cet égard, le Collège Français d’Acupuncture (CFA), société savante, a créé début avril 2004 une commission d’études sur le code de bonnes pratiques en acupuncture, en particulier sur la désinfection. Cette commission a été chargée d’édicter des directives consensuelles à appliquer pour pratiquer une médecine dans les règles de l’art. Ne doutons pas que très rapidement, nous aurons dans ces colonnes le résultat de leurs réflexions, ceci afin d’éviter tout problème médico-légal.

A ce propos, notons que le décret no 99-1034 du 6 décembre 1999 nous est opposable comme le confirme la jurisprudence qui, en matière d’infections nosocomiales, met à la charge du praticien une obligation de sécurité de résultat ; dans un tel contexte, le lieu où ont été réalisés les soins présente un caractère accessoire, en l’occurrence le cabinet médical privé. Selon l’arrêt n°1269 du 29 juin 1999 de la Cour de Cassation  » Un médecin est tenu vis à vis de son patient, en matière d’infection nosocomiale, d’une obligation de sécurité de résultat dont il ne peut se libérer qu’en rapportant la preuve d’une cause étrangère. »[ [5] ]. D’autre part, de nombreuses circulaires sur la stérilisation et l’hygiène sont parues ces dernières années [ [6] ]. On considère en général qu’une circulaire récente et actualisée résume le plus souvent, l’état de la science sur un sujet et constitue une référence qui doit être connue des professionnels de santé au titre des bonnes pratiques professionnelles comme le précise l’article 11 du Code de déontologie médicale [ [7] ]. De ce fait, il ne faut pas oublier que même s’il y a débat au sein de la communauté scientifique, la législation fera toujours passer l’intérêt du malade avant toute autre considération.

 L’article référencé a été publié dans le Singapore Medical Journal 2004; 45(4):180-2 et les photos sont reproduites avec la permission de l’éditeur et des auteurs ci-dessous.

 Remerciements :

Dr Saw Aik
Associate Professor
Department of Orthopaedic Surgery
University Malaya Medical Center
59100 Kuala Lumpur, Malaysia
Reuel Ng
Editorial Executive
Singapore Medical Journal
Singapore Medical Association
Level 2, Alumni Medical Center,
2, College Road
Singapore 196850
Klang River – Rivière de la vie – Kuala Lumpur – Malaisie
Klang River – Rivière de la vie – Kuala Lumpur – Malaisie

 [1] . Société de Pathologie Infectieuse de Langue Francaise et Société Francaise de Dermatologie Conférence de Consensus. Érysipèle et fasciite nécrosante : prise en charge. Méd Mal Infec 2000;30:241-5

[2] . Stéphan JM. Désinfection cutanée et acupuncture. Acupuncture & Moxibustion 2004;3(1):47-51

[3] . Nguyen J. La désinfection cutanée avant puncture : un rituel inutile. Acupuncture & Moxibustion 2004;3(1):52-53

[4] . White A . Towards greater safety in acupuncture practice–a systems approach. Acupunct Med 2004;22(1):34-9.

[5] . Décret n° 99-1034 du 6 décembre 1999 relatif à l’organisation de la lutte contre les infections nosocomiales dans les établissements de santé et modifiant le chapitre Ier du titre Ier du livre VII du code de la santé publique (deuxième partie : Décrets en Conseil d’Etat).

[6] . Stéphan JM. Acupuncture, stérilisation et législation. Acupuncture & Moxibustion 2003,2(1-2):73-5

[7] . Décret n° 95-1000 du 6 septembre 1995 portant code de déontologie médicale modifié par les décrets n°97-503 du 21/05/1997 et n°2003-881 du 15/09/2003

Stéphan JM. Fasciite nécrosante chez un diabétique après acupuncture. Acupuncture & Moxibustion. 2004;3(3):219-221.

Stéphan JM. Fasciite nécrosante chez un diabétique après acupuncture. Acupuncture & Moxibustion. 2004;3(3):219-221. (version 2004)

Acupuncture abdominale et longues aiguilles : danger !

Cérémonie de la garde royale au palais Gyeongbokgung – (1394 1867) Dynastie Joseon -Séoul – Corée du Sud

Attention, c’est déjà arrivé !!

Incidents et accidents attribués à l’acupuncture

Acupuncture abdominale et longues aiguilles : danger !
Deux études de cas ont été observées à Séoul en Corée du Sud.Une pancréatite aiguë avec une amylasémie à 1162 U/l a été induite chez une femme de 42 ans ayant un index de masse corporelle bas (IMC=16,41 kg/m²) cinq heures après une séance d’acupuncture. L’acupuncteur avait utilisé des aiguilles de 13 cm de long placées au niveau de la paroi abdominale antérieure en région péri-ombilicale. La patiente souffrait d’une dyspepsie fonctionnelle à type de gonflement et plénitude épigastrique, sans preuve d’ulcère ou de reflux à la gastro-fibroscopie. Pendant deux mois, elle avait bénéficié en vain d’un traitement à base d’anti-H2 et de thérapeutiques prokinétiques. Les auteurs concluaient que cette pancréatite aiguë, la première décrite dans la littérature internationale et heureusement résolutive, était en rapport chez cette femme à faible index de masse corporelle à la perforation de la glande par une aiguille de trop grande longueur.
Uhm MS, Kim YS, Suh SC, Kim I, Ryu SH, Lee JW, et al. Acute pancreatitis induced by traditional acupuncture therapy. Eur J Gastroenterol Hepatol 2005;17(6):675-7. Department of Internal Medicine, Seoul Paik Hospital, Inje University College of Medicine, Seoul, Korea. 

La deuxième observation décrit une complication rare ayant entraîné le décès d’un homme de 68 ans par hématémèse massive, résultat d’une fistule aorto-duodénale. Il s’agissait d’un homme ayant bénéficié un mois avant son admission hospitalière d’une séance d’acupuncture pour douleurs dorsales chroniques. L’acupuncteur lui avait enfoncé profondément dans la zone mi-abdominale et supra-ombilicale une aiguille de 15 cm de long. La dorsalgie s’était aggravée avec des douleurs abdominales sévères, nausées, vomissements. Une fièvre intermittente se développa deux semaines plus tard accompagnée de méléna, d’hématémèse. Il perdit 8 kg en 1 mois. Le scanner objectiva un pseudo-anévrysme de l’aorte abdominale juste en-dessous du duodénum entouré d’un hématome et de multiples bulles d’air, le tout évoquant une fistule aorto-duodénale. D’autre part, des hémocultures révélèrent deux jours après le décès la présence de Klebsiella pneumoniae
Chang SA, Kim YJ, Sohn DW, Park YB, Choi YS. Aortoduodenal fistula complicated by acupuncture. Int J Cardiol 2005;104(2):241-2. Division of Cardiology, Department of Internal Medicine, Seoul National University College of Medicine, 28 Yongon-dong, Chongno-gu, Seoul 110-744, Republic of Korea.


 COMMENTAIRE ET RECOMMANDATIONS

Ces deux études de cas rapportent à nouveau le danger des aiguilles de longueur supérieure ou égale à 10 cm que nous avions déjà évoqué dans l’acupuncture dorso-lombaire à longues aiguilles dans un précédent article [[1]].

Ainsi, dans ces deux observations coréennes, il apparaît que les acupuncteurs ne maîtrisent pas les notions simples d’anatomie surtout chez les personnes à faible indice de masse corporelle et qu’ils n’hésitent pas à puncturer avec de très longues aiguilles. Il semble que le point impliqué soit le zhongwan (VC12), point mu de l’Estomac, situé à mi-distance sur une ligne réunissant l’appendice xiphoïde et l’ombilic et se projetant au niveau de L1. Nous pouvons voir les rapports anatomiques sur la figure 1 et le scanner en figure 2 avec l’insertion d’une longue aiguille. Ainsi au niveau du VC12, le duodénum, le pancréas et plus en profondeur l’aorte peuvent être perforés. Hao et al avaient observé au scanner chez 25 patients les rapports anatomiques de la puncture profonde au niveau du zhongwan. Dans trois cas, l’aiguille atteignait le bord de la petite courbure de l’estomac ; dans cinq cas, elle prenait place le long du bord droit de la veine mésentérique supérieure ; dans un cas, elle touchait le bord gauche de la veine mésentérique inférieure ; deux cas : la tête du pancréas, trois cas le corps du pancréas ; sept cas la veine cave inférieure et enfin dans quatre cas l’aorte abdominale bord antérieur ou bord droit. La distance entre la pointe de l’aiguille et le bord antérieur du corps vertébral se situait entre 10 et 60 mm avec une moyenne de 33 mm ± 17,29 mm [[2]].

  

 Figure 1. Rapports anatomiques du point VC12 au niveau du disque intervertébral L1-L2 suite à une insertion profonde. 

  

Figure 2. Scanner passant en L1 chez une personne obèse scoliotique avec IMC à 30 kg/m²

Mais pourquoi puncturer aussi profondément ? Les indications les plus fréquentes du VC12 sont les gastralgies, les dyspepsies, les vomissements. On le pique à une profondeur habituelle de 0,8 à 1,2 cun ou selon l’académie de Beijing entre 2,5 et 5 cm. Le VC12 n’est habituellement pas utilisé pour traiter des dorsalgies, ni les lombalgies. Néanmoins, deux études chinoises préconisent l’utilisation des points abdominaux dans le traitement des lombalgies [[3],[4]] et concluent que l’acupuncture abdominale s’est montrée de manière statistiquement significative (p<0,05) plus efficace que l’acupuncture corporelle ou même que l’électroacupuncture [[5]].

Quoiqu’il en soit, à nouveau, il apparaît nécessaire de répéter que l’utilisation des aiguilles trop longues même chez les personnes en surpoids est dangereuse et que les notions élémentaires d’anatomie doivent être enseignées et assimilées. 

Références

[1]. Stéphan JM, Nguyen J. Attention, c’est déjà arrivé ! Incidents et accidents attribués à l’acupuncture. Acupuncture & Moxibustion. 2006;5(1):71-74.

[2]  Hao Zz, Chuo Zh, Gao T. [Anatomic observation of the qi-getting layer of point zhongwan with deep insertion of an elongated needle]. Shanghai journal of acupuncture and moxibustion. 2004,23(11):35.

[3]. Zuo-Tao Z, Xiao-Shan L. [observations on the effect of abdominal acupuncture in treating 42 cases of lumbar intervertebral disc protusion]. Shanghai journal of acupuncture and moxibustion 2004;23(2):13.

[4]. Wu Yang-Yang, liao Jing-Ping, Li Qiong. [Clinical observation on abdominal acupuncture for treatment of 114 cases of prolapse of lumbar intervertebral disc]. Chinese acupuncture and moxibustion 2004;24(11):750.

[5]. Guo Wangang, Linru A, Gong Lifeng et al. [Observation on the therapeutic effect of abdominal acupuncture on intervertebral disk deplacement in 50 cases.]. Chinese acupuncture and moxibustion 2003;23(3):145. 

[6]. Wang Fengyi. Deep insertion of zhonwan (ren12), heavy moxibustion at guanyuan (ren4), bloodletting at weizhong (b40), and venous cupping therapies. Essentials of contemporary chinese acupuncturists’clinical experiences, Foreign Lang 1989:22-5.

[7]. Wu J-H, Yan L. Examples of clinical application of acupuncture of zhongwan (CV 12) with elongated needle. World J. Acu-moxi 2005;15(1):43-45.

[8] . Bo Zhiyun. [Clinical application of abdominal acupuncture]. Beijing journal of traditional chinese medicine 1992;6:44.

[9]. Bo Zhiyun. [On abdominal acupuncture therapy]. Chinese Acupuncture and moxibustion 2001;21(8):474.

[10] . Wang Li-Ping, Bo Zhiyun [Clinical experience on Bo’s abdominal acupuncture ]. Chinese acupuncture and moxibustion 2004;24(3):201.

[11]. Sui Minghe. Clinical observation on 36 cases of scapulohumeral periarthritis treated by abdominal acupuncture and body acupuncture. World journal of acupuncture-moxibustion 2001;11(2):43.

[12]. Wang Zichen, Wang Wenli. [Observation on therapeutic effect of elongated needle therapy on non-ulcerative dyspepsia]. Chinese acupuncture and moxibustion 2002,22(3):149. 

Cheonggyecheon – Rivière artificielle de 6 km au centre de Séoul (2005) – Corée du Sud
Cheonggyecheon – Rivière artificielle de 6 km au centre de Séoul (2005) – Corée du Sud

Stéphan JM. Attention, c’est déjà arrivé !! Incidents et accidents attribués à l’acupuncture. Acupuncture abdominale et longues aiguilles : danger ! Acupuncture & Moxibustion. 2007;6(3):255-258.

Stéphan JM. Attention, c’est déjà arrivé !! Incidents et accidents attribués à l’acupuncture. Acupuncture abdominale et longues aiguilles : danger ! Acupuncture & Moxibustion. 2007;6(3):255-258. (Version 2007)