Le Dr Pierre Dinouart-Jatteau retrace l’évolution historique, religieuse, philosophique et médicale de trois notions fondamentales de la pensée chinoise — shen, hun et po — depuis la Chine archaïque jusqu’à leur intégration dans la Médecine Traditionnelle Chinoise (MTC).
Bannière funéraire de la Dame Dai, datant des Han et découverte dans un tombeau de Mawangdui à Changsha au Henan. La forme de cette bannière rappelle le caractère shi.
1. Origines archaïques : religion, culte des ancêtres et cosmologie
Dans la société Yin (XVIIᵉ s. AEC), le culte des ancêtres structure la pensée religieuse. Les tablettes funéraires (shi) sont les supports des âmes. Le terme shen apparaît d’abord pour désigner les mânes ancestrales, puis évolue vers le sens d’esprit.
« Le fils du ciel a une vertu brillante, il montre sa piété envers les esprits (shen) des défunts. »
La cosmologie chinoise distingue les souffles célestes (shen) et les souffles terrestres (gui). À la mort, l’âme se dissocie en deux souffles :
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hun : souffle psychique, d’origine céleste
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po : souffle animal, d’origine terrestre
2. Apparition de hun et po comme âmes doubles (VIᵉ s. AEC)
Le Zuozhuan décrit hun et po comme les deux composantes de l’âme humaine :
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po se forme en premier, lié à la matérialité
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hun apparaît ensuite, lié au principe yang et à l’intelligence
« Pour la naissance d’un homme, ce qui commence à se former c’est l’âme animale (po)… puis l’âme psychique (hun). »
3. Sous les Han : 3 hun et 7 po
La bannière funéraire de Mawangdui (IIᵉ s. AEC) illustre la doctrine :
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3 hun accompagnent l’âme vers le ciel
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7 po restent liés au corps et aux fonctions vitales
« Les sept po sont en recueillement immobile, près du sol… nombre des sept passions passant par les sept orifices. »
Dans la religion populaire taoïste :
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les hun errent dans l’au-delà
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les po restent dans le tombeau
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la personnalité vient du shen, formé par l’union du qi et du jing


4. Shen dans la pensée taoïste : esprit subtil, savoir‑faire, spontanéité maîtrisée
Zhuangzi donne une vision raffinée du shen comme lucidité intuitive, au‑delà de la technique. Le cuisinier Ding ou le charron Pian illustrent un geste parfait, guidé par l’esprit plutôt que par l’intellect.
« Je ne le perçois plus avec les yeux mais l’appréhende par l’esprit (shen). »
Shen devient :
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quintessence du qi
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état de présence totale
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capacité à percevoir l’« infime amorce » (ji), essentielle au diagnostic médical
5. Shen dans le confucianisme et le bouddhisme
Confucius : shen = capacité à percevoir les signes subtils, début du mouvement. Bouddhisme : shen = esprit intermédiaire errant 49 jours dans le bardo avant la transmigration.
Zhang Zai (XIᵉ s.) synthétise :
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qi est une seule réalité
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en tant que pur et subtil → shen
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en tant que différencié → transformation (hua)
6. Sens en Médecine Traditionnelle Chinoise (Ricci)
Les définitions modernes stabilisent les concepts :
Shen (Cœur)
Puissance spirituelle, animation céleste, conscience, lucidité.
Hun (Foie)
Âme psychique : imagination, projets, créativité, rêves.
Po (Poumon)
Âme corporelle : instinct, sensations, rythmes automatiques, matérialité.
« Les po commandent l’abaissement, la saisie d’éléments, l’agglomération… »
7. Synthèse finale
Le texte montre une évolution progressive :
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IXᵉ s. AEC : shen = esprit des ancêtres
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VIᵉ s. AEC : hun et po = âmes doubles
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IIᵉ s. AEC : doctrine des 3 hun / 7 po
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Pensée taoïste, confucéenne, bouddhiste : raffinements conceptuels
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MTC moderne : shen, hun, po deviennent des instances psychiques fonctionnelles, intégrées à la physiologie des organes (Cœur, Foie, Poumon)








