Couverture 9-4

  Confucius (Kongfuzi 孔夫子)

Un des courants de pensée à la base de l’élaboration de la Médecine Traditionnelle Chinoise est celui de l’école confucéenne, avec en particulier l’un des cinq Classiques, le Yijing encore appelé Zhouyi (周易). Bien qu’on le fasse remonter à l’invention des trigrammes par Fuxi, la tradition chinoise considère que, comme les autres Classiques, il aurait été compilé par Confucius lui-même (551-479 AEC) auquel on attribue le commentaire Shiyi(十翼) (dix ailes), aussi appelé Yizhuan (易傳) (« commentaire du Yijing ») sous le règne de Han Wudi (140-188). Cette statuette en argent le représente avec une longue moustache et une épaisse barbe dans la tenue traditionnelle d’un fonctionnaire de haut rang portant vêtements et coiffure officiels, référence à son bref passage en tant que ministre de la justice dans son état natal de Lu. Il fut figuré à travers les siècles de façons très variées, reflétant à la fois les fluctuations de sa position sociale dans la vie et les honneurs posthumes qui lui ont été attribués. Vous trouverez de plus amples explications sur les différents courants à l’origine de la MTC dans la mise au point sur les Textes Classiques de ce numéro.

 

Jean-Marc Stéphan   

 

Couverture 15-2

Brugmansia, datura et récepteurs muscariniques

A plus de 1600 m d’altitude dans les Cameron Highlands en Malaisie, les brugmansias se dressent au milieu des plantations de thé. Ce sont des arbustes, longtemps confondus avec les daturas car comme eux possèdent des fleurs ayant la forme de trompettes (d'où son autre nom de trompette des anges ou trompette du jugement). La principale distinction entre les deux genres vient du fait que les brugmansias sont des arbustes aux fleurs tombantes, en clochettes, alors que la plupart des daturas sont des plantes herbacées avec des fleurs érigées. Les deux plantes sont cependant très voisines et sont autant toxiques l’une que l’autre. En Chine, du Xe au XVIIe siècle, le datura stramonium (曼陀罗属 man tuo luo shu), que l’on trouve également dans nos régions, était utilisé dans un mélange de vin et de cannabis préconisé comme anesthésique ou bronchodilatateur [[1],[2]].

Plus riches en alcaloïdes que les daturas (en scopolamine et en atropine notamment), les brugmansias sont responsables de graves intoxications pouvant engendrer un syndrome anticholinergique induit par les alcaloïdes du système nerveux central, caractérisé par fièvre, délire, hallucinations, pouvant aller jusque la paralysie flasque, les convulsions et le décès [[3],[4]]. En effet, les alcaloïdes contenus dans la plante (notamment la scopolamine) provoquent une inhibition compétitive post-synaptique des récepteurs cholinergiques muscariniques. Les propriétés psychotropes de ces plantes sont connues depuis longtemps et utilisées par certaines ethnies d'Amérique à des fins médicinales ou lors de rituels initiatiques ou chamaniques car entraînant des hallucinations délirantes. L’atropine, la scopolamine et l’hyosciamine induisent un état de conscience confusionnel assimilé à une phase de début de psychose aigüe où surviennent des hallucinations véritables. Les usagers consomment ces plantes pour vivre une expérience introspective avec la sensation de rêve éveillé et d’avoir de puissantes hallucinations auditives, visuelles, tactiles, etc. Par ailleurs, cela engendre une insensibilité à la douleur. Ainsi la scopolamine est utilisée dans le traitement symptomatique des manifestations douloureuses aiguës liées aux troubles fonctionnels du tube digestif et des voies biliaires mais aussi dans les manifestations douloureuses aiguës en gynécologie. Ce numéro d’Acupuncture & Moxibustion se consacre justement pour une grande part aux algies : céphalée, douleurs post-zostériennes, douleurs réfractaires, algies postopératoires du premier jour, douleurs allodyniques d’amputation des membres et électroacupuncture dans les algies obstétricales. On pourra ainsi découvrir ou redécouvrir comment l’acupuncture ou l’électroacupuncture peut, comme le brugmansia, intervenir entre autres sur ces récepteurs cholinergiques muscariniques.                                                                                                  

 

[1]. Flora of China. [Consulté le 12/06/2016]. Available from URL: http://foc.eflora.cn/content.aspx?TaxonId=200020520.

[2].  Richard D, Senon JL, Valleur M. Dictionnaire des drogues et des dépendances, Larousse,‎ 2009.

[3]. Isbister GK, Oakley P, Dawson AH, Whyte IM. Presumed Angel's trumpet (Brugmansia) poisoning: clinical effects and epidemiology. Emerg Med (Fremantle). 2003;15(4):376-82.

[4]. Kim Y, Kim J, Kim OJ, Kim WC. Intoxication by angel's trumpet: case report and literature review. BMC Res Notes. 2014;7:553.

 

Couverture 16-2

Fengchi 風池 20VB, Mare du Vent

 

Indissociables des paysages de Flandre, les moulins à vent du Nord de la France, tels que celui de Watten de neuf mètres de haut au sommet du mont culminant à soixante-douze mètres, se dresse fièrement sur son bastion dominant la plaine maritime flamande et l’Audomarois depuis 1731, date de sa construction [[1]]. Face au vent, il servait à moudre du grain. Dans nos contrées, dès le Moyen-Age, les deux éléments naturels que sont l'eau et le vent ont été domestiqués par l’homme, permettant de conquérir des terres nouvelles sous le niveau de la mer. Ainsi, les moulins à vent ont été utilisés dans l'Audomaroiss pour drainer l'eau autour de Saint-Omer et de Clairmarais et rejeter ainsi le surplus d'eau dans la mer. C'est au XIIe siècle que le comte de Flandre, crée les « Wateringues » pour coordonner l'action collective de drainage de la plaine entre Watten, Calais et Dunkerque. L'eau était rejetée dans des fossés et canaux appelés watergangs. Ces moulins étaient équipés d'une roue à palettes et pouvaient remonter jusqu'à deux mètres d'eau afin de drainer le marais audomarois.

L’approche analogique de l’acupuncture fait correspondre l’élément Vent feng avec le Bois et les méridiens de Foie et de Vésicule Bilaire ; et, l’élément Eau shui 水 avec ceux de Rein et Vessie. Le fengshui (風水), art traditionnel extrême-oriental, littéralement « le vent et l'eau » » a pour but d'apporter à un site de travail ou d’habitat un environnement harmonieux propice au bien-être, à la santé et la qualité de vie de ses occupants en tenant compte justement de l’interaction des cinq phases (Eau, Bois, Feu, Terre, Métal, Feu), du yin et du yang, ect. [[2]]. Toujours par analogie, la mare ou encore traduit par piscine 池 est en rapport avec l’eau. Ainsi dire que si le Rein est en insuffisance par Vide de yin (élément Eau), le Bois (Foie-Vésicule Biliaire) dans le cycle d’engendrement sheng ne sera pas nourri et de ce fait l’élévation du yang de Foie s’ensuivra, cause de Vent interne. Il est alors nécessaire selon les principes de la médecine chinoise de tonifier la Racine (ben), le Rein, mais aussi le Foie afin d’éviter que ce Vent ne se transforme en tempête, tout comme les ailes d’un moulin s’emballant car non freinées par le pompage de l’eau.

Ainsi fengchi (20VB), mare du vent, point du méridien de Vésicule Biliaire, point de croisement avec le méridien du Triple Réchauffeur (sanjiao shoushaoyang), du yangweimai et du yangqiaomai a pour indications de chasser, éliminer et expulser le Vent, d’améliorer l’audition, d’avoir des effets bénéfiques sur la tête et les yeux, de réanimer la conscience, de « rafraîchir » la tête en fortifiant la Moëlle et le Cerveau [[3],[4],[5]] et aussi selon le professeur Wei Jia d’agir sur les ulcères gastriques (wei wan tong), d’agir sur l’asthme dû au Vent Mucosités en purgeant le Feu du Foie et de la Vésicule Bilaire (dans les troubles de la ménopause), d’agir sur l’alopécie en libérant le qi du Foie déprimé et en régulant le qi du Poumon, de traiter diverses céphalées de type Vent ou par Stase de Sang, les acouphènes, les rhinites, etc. [[6]].

Vous ne serez pas alors étonnés de voir dans « Voyage d’étude en Chine » de Florence Phan-Choffrut que le fengchi est encore cité dans les rhinites allergiques, mais aussi dans les urticaires chroniques (car selon la MTC, maladie classée dans les maladies dues au Vent). Robert Hawawini nous fera part aussi de son expérience du 20VB dans le diabète non insulino-dépendant en association par exemple avec le neiguan 6MC et le taichong 3F car ces points mobilisent la Stagnation du qi du Foie, chassent le Vent, clarifient la Chaleur du Cœur et du Foie en cas d’élévation de son yang (chasse le Vent interne neifeng).

Mais à cette vision toute analogique des choses, on peut y associer aussi l’approche cybernétique qui considère que tout système doit maintenir son homéostasie par des mécanismes d’autorégulation et ses boucles de rétroaction (feedback). Ainsi fengchi (20VB) est un bon exemple de cette action cybernétique. Tout d’abord, c’est un des soixante-trois points majeurs, comme vous pourrez le constater en lisant « Points majeurs, points courants et points secondaires » de Claude Pernice et Johan Nguyen. Dans les vertiges, vous lirez dans les brèves de ce numéro que 20VB accélère la vitesse du flux sanguin en améliorant l'apport sanguin aux artères vertébrales ; mais en cas de migraine et si une électroacupuncture (EA) à une fréquence de 2/15Hz est appliquée, son action serait associée au récepteur cannabinoïde de type 1 avec inhibition du système trigéminovasculaire et de l’inflammation neuronale et/ou modulation des voies descendantes du tronc cérébral. Si on recherche le deqi sur le 20VB, son action dans la migraine est alors davantage liée au système de signalisation du gène de la calcitonine plasmatique (CGRP) et de la substance P (SP) qui serait inhibé. Découvrir aussi qu’en fonction de la fréquence de l’EA, l’effet sur la migraine est différent. A étudier en lisant le long article sur la prévention des migraines par traitement des jingbie.

Et de ce fait, il est peut-être intéressant comme le signale Johan Nguyen dans son éditorial, de s’approprier « les outils des neurosciences, essentiels dans la compréhension de l'acupuncture, tout comme les modalités de preuve en thérapeutique avec l’Evidence-Based Medicine ».   

 

 

[1]. Office du Tourisme de Watten. [Consulté le 02/12/2017]. Disponible à l’URL: http://www.watten.fr/IMG/pdf/plaquette_moulin_2017.pdf

[2]. Truong Tan Trung Hsr. Comment organiser son habitat selon le fengshui ? Acupuncture & Moxibustion. 2016;15(3):174-181.

[3]. Cobos R, Vas J. Manual de Acupuntura y Moxibustión (libro de Texto). Volumen 1. Beijing: ediciones Morning Glory Publishing; 2000. 

[4]. Focks C. et collectif, traduit par Sylviane Burner. Atlas d’acupuncture. Issy-les-Moulineaux : Elsevier  Masson; 2009.

[5]. Deadman P, Al-Khafaji M. Manuel d'acupuncture. Bruxelles: Satas; 2003.

[6]. Shan Bao Zhi. Utilisation clinique du point fengchi (20VB) selon l’expérience du professeur Wei Jia. Médecine Chinoise et Médecines Orientales. 1995;13:41-5. [Consulté le 02/12/2017]. Disponible à l’URL: http://www.gera.fr/Downloads/Formation_Medicale/POINT-d-ACUPUNCTURE-approche-THEORIQUE-CLINIQUE-ET-EXPERIMENTALE/Fonctions-et-indications-des-points-d-acupuncture/shan-11985.pdf.

Couverture 8-3

Qifu (氣府), la résidence du qi

En 1830, Wang Qingren (1768-1831) publie le "Yi Lin Gai Cuo", 醫林改錯 ("Erreurs Corrigées en Médecine")Ce livre figure parmi les  classiques de la MTC [1], mais il occupe une place particulière dans la mesure où il exprime une claire rupture avec les données classiques anciennes. Wang Qingren s'efforce de corriger ce qui lui apparaît comme des erreurs des anciens sur la base de ses nombreuses observations de cadavres sur plusieurs dizaines d'années. Wang Qingren est-il encore un médecin traditionnel ou déjà un médecin moderne combinant les données "traditionnelles" et "occidentales" ? Un des aspects les plus remarquables du "Yi Lin Gai Cuo", sont les figures anatomiques [2]. En couverture de ce numéro d'Acupuncture & Moxibustion est reproduit ce que Wang Qingren a dénommé qifu  (氣府), "Résidence du qi", représentant en fait le grand épiploon (omentum). Le texte du dessin dit: "Ci xi xiaochang, wai you qifu baozhi " : "Ceci est en relation avec l'intestin grêle, en dehors il y a la Résidence du qi qui l'enveloppe". Wang Qingren a le regard de l’anatomiste, mais logiquement son regard est relié à la conception traditionnelle du corps humain et de son fonctionnement. En langage populaire, qifu est dénommé jiguanyou (雞冠), en référence à la plante amarante crête-de-coq ou passe-velours (Celosia cristata). L’amarante crête-de-coq a une inflorescence en crête, étalée en éventail, plus ou moins plissée. Le montage photo au dessus du dessin de Wang Qingren illustre bien l’analogie morphologique observée par les chinois entre la plante et l’omentum.

Pierre Dinouart-Jatteau et  Johan Nguyen

Références

1. Gourion A et Roy JY. Principaux auteurs et ouvrages de la médecine traditionnelle de l'antiquité à nos jours. Revue Française de MTC. 1998;128:123-42.

2. Dinouart-Jatteau P, Nguyen J. La question de l'anatomie en Chine : regards croisés de Wang Qingren et John Dudgeon. Acupuncture & Moxibustion.2009;8(3):138-145.

 

Couverture 14-1

Fascinante Zhongdian (Shangri-La) 香格里拉

 

  

A 3500 m d’altitude, située sur un haut plateau de la province du Yunnan, Zhongdian est une des portes d’entrée du Tibet. La ville, rebaptisée « Shangri-La » par le gouvernement chinois, sans doute dans l’intention d’attirer les touristes, est véritablement  un monde à part, le « monde perdu » tel que l’a décrit James Hilton dans son oeuvre « Lost horizon » en 1933 [[1]]. Si, de plus en plus de voyageurs s’aventurent dans la région, il y en reste néanmoins comme un goût du bout du monde, une atmosphère unique et lointaine en rapport avec la minorité tibétaine locale, qui donne à la région un avant-goût du Tibet. Le monastère Gedan Songzanglin fondé en 1679 (photo) sous le règne du 5e Dalaï Lama, d’après les plans du Potala de Lhassa, est situé juste en dehors de Zhongdian, jugé au-dessus d’un petit village de petites maisons blanches et permet de s’imprégner de l’ambiance tibétaine. Vous lirez de ce fait avec grand intérêt le reportage des membres de l’ASOFORMEC partis à la rencontre des médecins traditionnels du Yunnan.  Un autre reportage de Patrick Sautreuil et Pilar Magarit Bellver, moins exotique, nous montre la vitalité de l’acupuncture espagnole et en particulier sévillane. Plus cliniques sont les articles de Sylvie Bidon sur la prise en charge des conduites addictives, de Pascal Clément sur l’hyperactivité et les troubles de la concentration chez l’enfant, de Reghina Patru et Angela Tudor sur la polyarthrite rhumatoïde, de Robert Hawawini sur le stress et la dépression, d’Annabelle Pelletier-Lambert dans l’accompagnement de l’interruption volontaire de grossesse et de Tuy Nga Brignol évaluant la moxibustion dans la hernie discale lombaire dans un essai contrôlé randomisé à trois bras. Et si on veut s’échapper vers des horizons lointains, n’hésitez pas à lire l’article de Marco Romoli sur l’historique des cartes auriculaires de Paul Nogier à la carte chinoise contemporaine ou l’étude philologique d’Ernesto Nastari-Micheli sur les phrases narratives des Classiques Suwen et Lingshu, sans oublier la traduction de Pierre Dinouart-Jatteau du texte de l’OMS publié en 2007 sur la différenciation des syndromes par les bagang (huit Principes) 八纲辨证 bagangbianzheng. En résumé, ce premier numéro de l’année de la Chèvre est encore très éclectique !

 Jean-Marc Stéphan  

 

[1]. Hilton J.  Lost horizon. 1 ed. London:  Macmillan & Co; 1933.